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01
Fév
2018

Dans la classe de Corinne, une vingtaine d'élèves primo-arrivants s'intègrent au système scolaire belge.

Après l'exercice au tableau, Corinne passe de banc en banc pour apporter un soutien individuel aux élèves, elle les entoure de ses bras bienveillants. Photo :Camille Crucifix.

Dans la classe de Corinne, une vingtaine d'élèves primo-arrivants s'intègrent au système scolaire belge.

01 Fév
2018

DASPA : leur éducation n’est pas secondaire

En 2012, la Fédération Wallonie-Bruxelles met en place un dispositif d’accueil et de scolarisation pour les primo-arrivants (DASPA). Le but est de préparer ces élèves récemment installés en Belgique à intégrer le système scolaire ordinaire. Corinne, titulaire d’une de ces classes à l’Institut Communal Marius Renard, à Anderlecht, assure cette mission avec des moyens toujours plus réduits. Alors, dépassé, le DASPA ?

Entre les quatre murs de la classe de Corinne, les étudiants viennent de tous les coins du monde. Ils ne parlent pas la même langue, ne partagent pas la même culture, n’ont pas le même âge ni le même niveau scolaire, mais ils ont en commun le statut : ces adolescents sont des primo-arrivants. Ils rejoindront le système éducatif ordinaire après avoir passé entre une semaine et dix-huit mois en DASPA, un acronyme désignant le dispositif d’accueil et de scolarisation des primo-arrivants.

La vingtaine d’élèves de Corinne font partie des 2 318 primo-arrivants répartis dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En 2010, ce dispositif comptait 968 étudiants, leur nombre a plus que doublé en sept ans. Si les demandes augmentent, les réformes stagnent. Depuis la ratification du décret en 2012, le dispositif fonctionne avec la même enveloppe fermée. Des moyens fixes qui se répartissent entre des têtes de plus en plus nombreuses. Malgré le manque de ressources, Corinne accomplit au quotidien les missions confiées par le gouvernement, soit un apprentissage intensif de la langue française et une remise à niveau adaptée avant de permettre à ces élèves d’intégrer une classe « traditionnelle ».

« Mes élèves aiment cette classe de transition entre le bordel et l’ordinaire » souligne l’enseignante en faisant référence à leur pays d’origine et le système scolaire francophone qu’ils vont intégrer. Pour s’y préparer, les étudiants ont quinze heures de français, huit heures de sciences et mathématiques, ainsi que cinq heures laissées au choix, souvent remplies par le cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté. Trente heures hebdomadaires qu’ils suivent chacun sur une chaise trop étroite pour contenir toute leur énergie.

Ils gigotent, s’expriment à voix haute, se taquinent ou rêvassent. Rien n’échappe à Corinne qui les rappelle à l’ordre avec sa latte d’un mètre, le regard calme ou les sourcils froncés. « Je leur dis que je suis une sorcière, alors ils se méfient » raconte-t-elle pour justifier à ses élèves ses super pouvoirs d’enseignante qui captent tout, du bruit des bavardages au stylo qui gratte le papier.

DASPA, pourquoi ?

Cet acronyme désigne le dispositif d’accueil et de scolarisation des élèves primo-arrivants dans l’enseignement organisé ou subventionné par la Communauté française. Une appellation à rallonge qui remplace depuis 2012 les “classes passerelles” instaurées en 2000. Leurs objectifs sont au nombre de trois :

  • Assurer l’accueil, l’orientation et l’insertion optimale des élèves primo-arrivants dans le système éducatif de la Communauté française ;
  • Proposer un accompagnement scolaire et pédagogique adapté aux profils d’apprentissage des élèves primo-arrivants ;
  • Proposer une étape de scolarisation intermédiaire et d’une durée limitée avant la scolarisation dans une classe de niveau.

DASPA, pour qui ?

Un élève primo-arrivant réunit, au moment de son inscription dans un établissement d’enseignement ordinaire, primaire ou secondaire, toutes les conditions suivantes :

  • Être âgé de 2 ans et demi au moins et de moins de 18 ans ;
  • Être reconnu ou avoir introduit une demande de reconnaissance de la qualité de réfugié, soit être apatride ;
  • Être arrivé sur le territoire national depuis moins d’un an.

Le grand écart

Depuis l’éclatement du conflit en Syrie, le nombre d’analphabètes inscrits en DASPA augmente. « Certains élèves ont douze ans et ils n’ont pratiquement pas été à l’école depuis 2011 » explique Corinne, « c’est un gros problème, ils sont nombreux à ne savoir ni lire ni écrire, pas même en arabe ». Pour répondre aux besoins de chacun, l’enseignante réalise un grand écart pédagogique. « Avant, il n’y avait pas tous ces gosses qui viennent de la guerre. Ils sont très blessés. Pour eux, la Belgique est un autre monde et ils ne comprennent rien » constate Corinne. La langue participe à l’intégration d’un individu dans une société et à sa socialisation, elle est donc fondamentale. Sans la maîtrise du français, en Belgique, « les élèves sont juste dans la survie » résume Corinne.

Pour les adolescents qui arrivent avec des acquis scolaires très faibles, Corinne pioche du contenu dans les grandes sections de maternelles et de première primaire, « mais il faut faire attention à ce que ça ne soit pas trop enfantin, sinon ils se vexent ». Cette professeure de secondaire enseigne des compétences à acquérir dès le plus jeune âge comme la formation d’un rang, l’usage d’une paire de ciseaux ou le traçage d’une marge.

Ce jour-là, la leçon porte sur l’indicatif présent. Certains apprennent les pronoms avant de savoir écrire leur prénom. « On jette le -er à la poubelle, je sais c’est bizarre, c’est une langue de fous, le français » explique Corinne devant l’incompréhension de ses élèves. Cette passionnée ne perd pas patience : ces règles de grammaire finiront par entrer dans leurs têtes. Des têtes parfois trop pleines de souvenirs. Elle compare ces filles et ces garçons à des livres remplis d’histoires, et de cauchemars parfois.

Dans quelques mois, Sahil devra quitter le DASPA pour rejoindre une classe de secondaire ordinaire, mais il ne saura ni lire, ni écrire. « Il est bloqué, il ne fait que recopier les mots » constate Corinne. Ce jeune est traumatisé, il ne parvient pas à mémoriser la matière. La CODE (Coordination des ONG pour les droits de l’enfant) préconise d’instaurer une cellule psychologique au sein de chaque école ainsi qu’un soutien en santé mentale pour les professeurs. « On recense la présence de centres PMS (psycho-médico-sociaux) dans beaucoup d’écoles, avec des professionnels pour aider ces nouveaux arrivants, mais ce n’est pas toujours le cas ». L’Institut Communal Marius Renard ne bénéficie de pas cette assistance, alors faute de ressources, Corinne assure ce soutien comme elle peut.

La carrière d’enseignante dans ce dispositif permet de s’essayer à d’autres professions comme celle de psychologue, d’assistante sociale ou de médiatrice. « J’ai déjà accompagné des élèves au CPAS et ça m’arrive de traduire des factures » raconte Corinne, assise sur le coin de son bureau pendant la récréation. La porte fermée à clé, elle profite de ces quelques minutes au calme, un repos mental vite interrompu par un élève qui souhaite entrer. Corinne cède et lui ouvre. Il réside dans un centre d’accueil pour mineur étranger non accompagné et la journée, il dort sur son banc, épuisé par ses nuits d’insomnies. Corinne a appris à connaître ses élèves, leur passé, leur présent, et elle sait comment travailler avec eux. Elle désigne une place vide qu’occupe normalement un adolescent « Lui, dans le fond, il cherche la bagarre avec moi. Il veut juste du contact humain parce qu’il est tout seul ».

Gérer ces niveaux scolaires représente un véritable challenge pour les professeurs, surtout en si peu de temps. La fréquentation du système DASPA varie d’une semaine à un an, année ensuite prolongeable de six mois, si les professeurs le jugent nécessaire. Sylvain Dubucq, attaché DASPA pour l’enseignement secondaire en Communauté française, admet que « pour certains élèves c’est beaucoup trop court, notamment les analphabètes. Dans leur cas, il y a énormément à rattraper en 18 mois et ça semble être un fameux défi ». Pour gérer les différences de niveau, l’Institut Communal Marius Renard a deux classes DASPA qui se partagent les élèves selon leur maîtrise du français. À cela s’ajoute le problème des arrivées et départs des élèves en cours d’année. Ils peuvent disparaître du jour au lendemain à cause d’un ordre de quitter le territoire ou d’un changement d’un centre d’accueil vers un autre, situé dans une autre région. Cette mobilité des élèves compromet le projet pédagogique à long terme.

Le décret et les circulaires relatifs au dispositif ne contiennent pas d’informations pédagogiques. « C’est un décret un peu mince, il faut le reconnaitre. Tous les mois, se pose une question précise qui n’est pas prévue par le décret » avoue Sylvain Dubucq.

La débrouille

Tous les matins, Corinne et une collègue éducatrice servent le petit-déjeuner. Du pain, du thym, de l’huile d’olive, du beurre et du thé adouci par quelques grammes de sucre. « Des élèves sont sans abri, certains viennent à jeun, alors ils deviennent infernaux, ils dorment ou ils s’évanouissent » raconte Corinne. Petits déjeuners, sorties scolaires, augmentation du nombre d’élèves… L’encadrement financier prévu par le gouvernement ne couvre pas les dépenses quotidiennes. Sylvain Dubucq confirme que « les établissements scolaires crient au secours, ils nous envoient des mails pour dire qu’ils ne s’en sortent pas avec les moyens actuels ». « Il n’y a pas grand chose de mis en place pour nous », reconnait Corinne.

L’école pallie ce manque en finançant, selon ses moyens, les sorties scolaires essentielles au projet d’intégration du DASPA. Les enseignantes emmènent leurs étudiants dans divers endroits à Bruxelles, un moyen de connaitre la ville, ses habitants et ses transports. Corinne prévoit une séance cinéma, « comme l’école est très gentille, elle va donner un peu d’argent, mais vous devez aussi payer. Alors notez dans votre journal de classe qu’il faut apporter trois euros » rappelle-t-elle.

Une obligation légale, mais aussi un droit fondamental

« Un enfant migrant est avant tout un enfant, titulaire de droits fondamentaux parmi lesquels le droit à la santé, le droit à l’éducation, le droit aux loisirs, le droit à la participation et le droit à la protection, au bien- être et au développement ». Une attention particulière doit être accordée à ces jeunes en situation de grande vulnérabilité, conformément à la Convention relative aux droits de l’enfant du 20 novembre 1989.

Les impératifs administratifs entraînent également des galères et des dépenses aux frais des élèves. « Leur scolarité dépend d’un système de papiers » dénonce une collègue de Corinne. Les équivalences de diplôme coûtent entre 51€ et 76€, un montant impayable pour certains. Les plus démunis doivent donc économiser la somme nécessaire, une absurdité pour Corinne. Le gouvernement propose une simplification administrative relative aux procédures liées aux primo-arrivants dans le programme du Pacte d’Excellence. Celui-ci sera d’application dans le courant des trois prochaines années.

Le dispositif, qui fonctionne sur base de la même enveloppe fermée, se calcule en périodes professeurs équivalant à cinquante minutes de cours. Leur montant s’élève à 2555 périodes à répartir entre les 84 centres primaires et secondaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce système implique que, quel que soit le nombre d’arrivées, les écoles reçoivent la même somme. Dès l’ouverture du DASPA, trente périodes par semaine sont octroyées automatiquement. Des périodes supplémentaires peuvent être accordées en fonction du budget disponible et des besoins, pour pouvoir réagir, par exemple, à une augmentation subite des inscriptions. La communauté française a distribué 1000 périodes supplémentaires et a ouvert vingt nouvelles classes DASPA en 2017. Des solutions sont donc proposées par le gouvernement, mais celles-ci ne compensent toujours pas les lacunes pédagogiques, structurelles et institutionnelles du système tel qu’il existe aujourd’hui.

La seule fille présente en classe aujourd’hui glisse ses doigts sur la couverture de son journal de classe en caressant la devise de l’école : « savoir, c’est pouvoir ». Elle l’ouvre et écrit le résumé de ses leçons, supposées être la clé de son intégration. Si la Belgique aspire à une quelconque égalité des chances, des moyens doivent être dégagés pour combler les lacunes de ce dispositif d’accueil et de scolarisation des élèves primo-arrivants. Elles impactent le travail quotidien des enseignants qui se répercute lui-même sur l’apprentissage des élèves, au profil scolaire fragile. Marie-Martine Schyns, la Ministre de l’Éducation, ne peut se reposer sur la motivation des élèves et l’engagement des enseignants pour réussir le pari d’une école de la réussite, pour tout le monde.

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