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13
Avr
2015

Série de portraits sur le thème de l’exil : #1 Le sergent déchu

Tchontchoko, étudiant à l’Université Saint Louis Bruxelles, dans son kot. - Photo : Anne Snel

Série de portraits sur le thème de l’exil : #1 Le sergent déchu

13 Avr
2015

PORTRAIT. Le sergent togolais et son ordre de quitter le territoire

Attablé à son bureau, vêtu d’un simple T-shirt blanc et d’un jeans, Tchontchoko Tchedre nous montre son OQT (Ordre de quitter le territoire), reçu le 1er janvier 2015.  Il est officiellement rejeté par le Royaume de Belgique.

Tchontchoko a 28 ans. Il était maréchal des Logis (l’équivalent du grade de sergent à l’armée) au sein de la Gendarmerie nationale du Togo quand il a quitté son pays pour sauver sa peau, fuyant ainsi les autorités corrompues. Il est venu en Belgique dans l’espoir d’obtenir un statut de réfugié politique. Depuis bientôt quatre ans, il est en exil.

Dans son minuscule kot bruxellois subsidié par l’Université Saint-Louis Bruxelles où il fait des études en sciences politiques, le jeune homme raconte en détails son périple depuis son pays jusqu’en Belgique. Il parle comme un professeur d’université, le regard sérieux, les mains actives et en articulant très fort. « Je suis ailleurs. Je ne suis pas où je devrais être, avec les personnes qui me sont chères. Et si j’y retournais, ma vie serait en péril. Je suis entre le marteau et l’enclume. Je suis une persona non grata. »

Quand il a du mal à décrire quelque chose, il compense avec un tic de langage qu’il a gardé depuis l’école primaire : « C’est… chose-là… » Mais c’est la seule critique que l’on peut accorder à son langage intellectuel. Il cite des sociologues, des politiciens, des présidents pour illustrer ses propos. Il utilise des tournures de phrases alambiquées, dont seuls certains Africains natifs ont le secret.

Menteur, aux yeux de la justice

Par moments, Tchontchoko analyse calmement, même objectivement, les critères de la justice belge qui a refusé définitivement sa demande de statut de réfugié politique. Étudiant acharné en sciences sociales, Tchontchoko récite son cours de Droit et l’applique à sa situation.

« Une institution juridique se doit de s’appuyer sur des données objectives pour prendre des décisions, mais la justice belge s’est basée sur la subjectivité, pour mon cas. Quand je suis arrivé en Belgique, je ne connaissais personne. Je voulais rencontrer des gens pour me faire des amis. Je me suis inscrit sur un site de rencontres pour cela. Mais, ayant vu ça, la justice a estimé que je mentais sur mon vécu. J’avais fait tant d’années dans l’armée, je leur avais apporté des photos. Mais ils disent qu’un homme qui fuit pour sa survie ne vient pas s’afficher sur internet. Donc je mens. Ce mode de décision pose un problème d’éthique et d’organisation au niveau de ces institutions », dit-il, le regard fixe.

Par d’autres moments, Tchontchoko peste et rage d’avoir été forcé de quitter son pays natal, sa famille et ses camarades dans l’infanterie. Tchontchoko a une petite fille de trois ans, Samantha. Quand il en parle, ses lèvres s’écartent pour révéler des dents blanches. Ses yeux sourient. Il imite les gestes et la voix de son bébé, comme un petit garçon le ferait de sa petite sœur. Puis, il se redresse brutalement, recroise ses mains sur son bureau pour parler du lien profond avec ses collègues : « On a été formés ensemble. On a vu des gens mourir pendant la formation. On est des rescapés de cette situation et on s’épaule dans notre travail. » L’ex-sergent appuie ses mains l’une contre l’autre devant son visage. Après avoir subi une sélection parfois fatalement rigoureuse, les militaires accèdent à un niveau social élevé dans la société. En quittant le Togo, le sergent avait aussi tourné le dos au mérite et à l’estime de sa patrie bien-aimée.

Estimé au Togo, paria en Belgique

Parfois encore, Tchontchoko s’accorde des petits moments de sarcasme. « Je suis un paria. Un apatride est mieux que moi. Un apatride a tout de même une identité. La mienne, je l’ai perdue en quittant le pays. Et la Belgique refuse de m’en attribuer une nouvelle. »

Il soupire et fixe le lointain à travers sa fenêtre. « Avant, je ne comprenais pas pourquoi les gens se suicidaient. Pourquoi délaisser cette grâce que Dieu nous a accordée ? Maintenant, je comprends. »

Le jeune togolais a abandonné la vie qu’il s’était construite au pays, mais il ne parvient pas à s’en refaire une nouvelle ici. Maintenant qu’il n’est officiellement plus le bienvenu dans le pays, il ne reçoit plus les allocations du CPAS dont il dépend pour survivre. Il ne peut pas non plus travailler, même au noir, car il est sans-papiers et une opération chirurgicale destinée à soigner une hernie discale sur sa colonne vertébrale rend depuis trois ans toute activité physique extrêmement douloureuse. Quand il avait un docteur, il recevait une prescription d’anti-douleurs à consommer quotidiennement. A présent, Tchontchoko s’appuie simplement sur son bureau avec ses avant-bras pour alléger le poids sur son dos et évite de rester debout trop longtemps. « À chaque jour suffit sa peine. »

Un jour, Président

Malgré tous ces obstacles, Tchontchoko reste lucide, comme s’il connaissait déjà la prochaine étape. Le désespoir n’est jamais loin, bien rangé derrière la vivacité de son regard. Il étudie ses cours rigoureusement et passionnément. « Un jour, par la grâce de Dieu tout puissant, je retournerai au pays pour devenir président de la République. Je ne ferai qu’un seul mandat comme Nelson Mandela, paix à son âme. »

Le jeune idéaliste a déjà le discours du politicien : « La démocratie, c’est le changement d’idées et d’individus à la tête. Ces idées sont adressées à l’intérêt commun du peuple pour œuvrer main dans la main afin de pouvoir sortir le peuple togolais de la misère qui est la sienne. » Le futur Président fait la course avec les circonstances. Il veut se former avant qu’il ne soit expulsé de force de l’Europe, avant que la guerre civile n’éclate dans son pays, avant que son peuple ne devienne un peuple de loups, comme dirait Thomas Hobbes.

Portrait réalisé par Anne Snel

 

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