Se battre pour rester
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Se battre pour rester

Se battre pour rester

par Julie Capelle, Camille Pagella et Mathilde Szersnovicz
21 octobre 2016

Javed a 20 ans. Il habite Oxford et travaille en tant que sous-chef dans un restaurant. À première vue, rien ne le démarque d’un autre jeune homme de son âge. Pourtant, il risque sa vie. Sur le ton de la conversation, tout en servant une délicieuse nourriture afghane préparée par ses soins, il nous raconte qu’aujourd’hui, les autorités britanniques veulent le renvoyer chez lui, en Afghanistan.

Originaire de Jalalabad, il est arrivé à 14 ans sur le sol anglais. Sa mère a vendu une partie de leurs terres pour pouvoir l’envoyer à Londres lorsque les Talibans sont venus le chercher pour l’emmener dans une de leurs « madrasa », écoles islamiques d’enseignement sunnite qui s’apparentent en réalité à des camps d’entraînement. Cela fait six ans qu’il n’a pas eu de nouvelles de sa famille.

Londres - parcours administratif

Javed, 20 ans, est originaire d’Afghanistan. La régularisation de sa situation au Royaume-Uni est un vrai un combat administratif.

À son arrivée, Javed a demandé l’asile. Il a finalement obtenu un visa attribué aux réfugiés mineurs, à renouveler à sa majorité. Lorsque son visa a expiré, il a introduit une demande pour un visa permanent. Après une attente de deux ans, le gouvernement le lui a refusé.

Javed a décidé de se battre contre cette décision. “Je ne peux plus dormir depuis ça, j’y pense tout le temps. Toute cette paperasse, ça me rend malade”, explique le jeune homme. Il a donc fait appel en décembre 2014. Après avoir été entendu devant la Cour de Birmingham, sa demande a à nouveau été refusée. Les juges anglais ont estimé que Javed ne risquait rien s’il était renvoyé à Kaboul. “Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que même à Kaboul je suis en danger. Même à Kaboul, ils peuvent me retrouver.”

Depuis la décision, Javed a dépensé une fortune en frais d’avocat. Son cas a été débattu en décembre 2015 devant la Cour de Londres, où on lui a accordé une seconde audience. Il attend depuis que l’instance fixe une nouvelle date pour qu’il puisse se défendre, alors que sa situation reste irrégulière.

Des parcours d’intégration obligatoires en Belgique

Les primo arrivants en Belgique sont eux aussi soumis à diverses obligations. Parmi elles, le parcours d’intégration obligatoire. Celui-ci comprend quatre volets, tous impératifs en Flandre :

  • l’accueil : un bilan social est réalisé avec le migrant. Des informations pratiques lui sont données ;
  • les cours de langue (français ou néerlandais) ;
  • les cours de citoyenneté : le migrant apprend le fonctionnement des institutions belges, ainsi que les droits et devoirs de toute personne résidant en Belgique ;
  • l’insertion socio-professionnelle : un accompagnement doit permettre au migrant de se former et de trouver un emploi.

En Wallonie, la commission a adopté, en avril 2016, son instauration à l’unanimité. Jusqu’ici, seul le module d’accueil était réglementé. S’y ajoutent désormais 120 h d’apprentissage du français, 20 h de formation à la citoyenneté et une orientation vers le dispositif d’insertion socio-professionnelle. Ce dispositif devrait toucher 7800 personnes en 2016, d’après les estimations de la Région wallonne. En cas de refus de suivi de ce parcours, les primo-arrivants risquent de se voir infliger une sanction administrative allant de 100 à 2 500 €.

Le gouvernement bruxellois a, pour sa part, décidé d’instaurer le parcours d’intégration obligatoire à l’horizon 2018. Il s’adressera à tous les primo arrivants non européens de moins de 65 ans et séjournant en Belgique depuis moins de trois ans, inscrits pour la première fois et possédant un titre de séjour de plus de trois mois en Région bruxelloise. En prévision de son instauration, le premier bureau francophone d’accueil pour primo arrivants (BAPA) a été ouvert à Bruxelles en mars 2016.

Lire aussi : « Via, le début du parcours » (MICmag #9, juin 2016)

Des procédures administratives longues et variables

Au Royaume-Uni, Javed est loin d’être un cas isolé. Après l’Allemagne, c’est le pays européen qui compte le plus grand nombre d’immigrés au sein de l’Union européenne. En 2014, ils étaient près de cinq millions, selon Eurostat. La plupart de ceux-ci ne sont pas originaires du continent : les pays les plus représentés sont le Pakistan, l’Iran, l’Erythrée, la Syrie et l’Albanie. Mais l’arrivée sur le sol anglais n’est que la première étape à franchir et la régularisation de leur séjour est tout aussi difficile à obtenir.

Les procédures varient selon l’origine et la raison du séjour : demande d’asile, regroupement familial, visa étudiant ou de travail. Chaque demande est compliquée administrativement et prend énormément de temps. À cela s’ajoute généralement la barrière de la langue pour les demandeurs d’asile et réfugiés économiques. De plus, les visas sont souvent de courte durée.

Pour David Cameron, l’accueil des réfugiés n’était pas la seule réponse possible
La politique de David Cameron a été jugée rude par certaines organisations en faveur de l'accueil des réfugiés. Ces dernières attendent désormais de voir comment se concrétiseront les positions de la nouvelle Première ministre, Theresa May. (CC BY-NC-ND 2.0)

Malgré sa réputation « d’Eldorado des migrants », le Royaume-Uni n’est statistiquement pas le pays où l’on compte le plus de demandeurs d’asile.

Le ratio par habitant illustre bien la politique actuelle en Grande Bretagne. En 2014, on comptait 0,6 réfugié pour mille habitants alors que la moyenne de l’Union européenne est de 1,1 réfugié pour mille habitants, selon le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). De plus, selon Eurostat, la grande Bretagne aurait accueilli entre janvier et juillet 2015 seulement 3% des réfugiés arrivés sur le territoire européen.

Le gouvernement Cameron avait choisi une politique rude envers ces populations fuyant la guerre. Lorsqu’il était en fonction, le Premier ministre démissionnaire britannique jugeait que le Royaume-Uni se mobilisait suffisamment en offrant de l’argent aux pays du Moyen-Orient afin d’y maintenir les camps de réfugiés et en participant aux opérations de sauvetage en Méditerranée. Le 15 avril 2016, le Royaume-Uni a par exemple participé à une enveloppe de plus d’un milliard de dollars destinée à venir en aide aux réfugiés et aux communautés d’accueil comme la Jordanie et le Liban. David Cameron souhaitait aussi privilégier la résolution des conflits en Libye et en Syrie.

Concession tout de même, le gouvernement a accepté cette année de recevoir 20 000 réfugiés sur cinq ans, dès lors qu’ils sont enregistrés comme tel auprès de l’UNHCR et hors du territoire britannique. Un chiffre totalement insuffisant d’après Laura Dubinsky, avocate spécialisée en immigration : « Cela fait 400 000 personnes par an, et 12 personnes par jour ! Et ce chiffre ne prend en compte que les Syriens. C’est extrêmement bas au regard de la crise actuelle, et de ce que les autres pays d’Europe devraient faire pour aider ces personnes vulnérables. »

Coupes budgétaires, ONG pénalisées

Fruit de cette politique restrictive, les associations d’aide aux migrants voient pour beaucoup leur aide gouvernementale diminuée voire supprimée. Parmi celles-ci, l’association Refugees Action. Cette ONG lutte constamment pour le maintien de son plus gros contrat avec le gouvernement. Le programme concerné vise à accompagner les migrants qui désirent retourner dans leur pays d’origine. Un moment peu propice pour couper les fonds lorsque l’on sait que le nombre de personnes renvoyées dans leur pays d’origine ne baissera pas dans les prochaines années.

Aujourd’hui, des voix s’élèvent dans le pays. De nombreuses pointures du domaine législatif britannique ont signé une lettre adressée au gouvernement Cameron. Elles demandent la création d’un visa humanitaire qui assurerait des routes sûres et légales pour les réfugiés et s’opposent à la condition du Traité de Dublin, qui impose aux demandeurs d’asile d’introduire leur demande dans le premier pays européen sur lequel ils posent le pied. Ce système serait la cause de la dégradation des conditions d’accueil des pays de la périphérie de l’Europe et des procédures de plus en plus rudimentaires. Cela concerne ceux qui ne peuvent pas arriver, et ceux qui, comme Javed, ne peuvent pas rester sur leur terre d’accueil malgré un séjour de plusieurs années.

Aujourd’hui, plus d’un million de personnes rejoignent l’Europe parce qu’elles ne sont plus en sécurité chez elles. « Ce n’est pas le moment pour le Royaume-Uni de se placer politiquement, mais de faire ce qui est bien », déclare Catriona Jarvis, ancien juge du Upper Tribunal de Londres. « Nous avons la responsabilité morale et légale de protéger ces gens. Ce n’est pas au-dessus de nos capacités et ça ne devrait pas être au-dessus de notre volonté. »

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