L’emploi pour les migrants à Londres : un travail ardu
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L’emploi pour les migrants à Londres : un travail ardu

L’emploi pour les migrants à Londres : un travail ardu

par Ornella Diaz, Lola Goffin, Fanny Joachim et Marie Royer
21 octobre 2016

Avec un taux de chômage de 5% selon l’Office national des statistiques (ONS), le Royaume-Uni a de quoi faire rougir ses voisins européens. Londres, qui concentre un cinquième du PIB britannique, est souvent idéalisée par les migrants ayant fui la guerre. Du travail, il y en a. Mais pas pour tout le monde. Nassim, Souha et Ahmed sont tous trois arrivés avec les mêmes aspirations, mais leurs parcours sont très divers.

Nassim, non autorisé à chercher un emploi

En fuyant seul l’enfer du Darfour, Nassim n’avait pas pour ambition de rejoindre à tout prix l’Europe, et encore moins Londres. « Tout ce que je voulais, c’était m’enfuir de mon pays, peu importe la destination. » C’est ainsi que commence le parcours de ce jeune Soudanais de 17 ans, qui traversera le Tchad, la Libye, l’Italie et la France, avant d’arriver en Angleterre.

En foulant le sol de la capitale anglaise, il se sent tout d’abord impuissant. Ses faits et gestes sont restreints. La législation anglaise ne l’autorise pas à chercher un emploi. Pour devenir pleinement autonomes, les demandeurs d’asile doivent attendre que l’État leur accorde le sacro-saint statut de réfugié. Et cela peut durer des mois, voire des années. En attendant, ils reçoivent 36,95£ de subsides par semaine, soit environ 52€ hebdomadaires pour subvenir à leurs besoins alimentaires, sanitaires et vestimentaires.

Le gouvernement Cameron a également offert à Nassim l’opportunité d’apprendre la langue dès son entrée sur le territoire. C’est ce à quoi il passe le plus clair de son temps : il a cours tous les jours. Quant à ses projets d’avenir ou d’emploi, Nassim ne se pose pas encore de questions. « J’aimerais bien faire des études, mais je ne sais pas de quoi je suis capable. Je n’ai rien appris dans mon pays. J’ai l’impression que mon cerveau est vide. Pour le moment, je vis au jour le jour, je n’ai pas peur de ce qui pourrait m’arriver. J’ai vécu l’enfer, ça ne pourra jamais être pire. »

Souha, un exemple d'intégration par l'emploi

Souha, originaire d’Arabie Saoudite, est arrivée en Angleterre avec un visa de touriste il y a deux ans. Son parcours ne ressemble pas au récit classique des réfugiés. À Riyad, entourée d’une famille aimante et attachée à la liberté, Souha a toujours pu faire ce qu’elle voulait. Dans la mesure du possible tout au moins, dans un pays où les femmes sont obligées pour sortir de porter la burqa, d’être accompagnées par un tuteur (un père, un mari, un frère, un oncle… ) et ne peuvent toujours pas conduire.

Son père lui a permis de faire des études supérieures à l’étranger, initiative qui n’est pas encore un acquis dans cet État où les femmes doivent demander la permission de leur « tuteur » pour quitter le pays. C’est l’expérience de l’ailleurs qui, de retour chez elle, a rendu insupportable la pression sociale exercée sur les femmes. « Je me suis rendu compte que Londres me manquait plus quand j’étais en Arabie Saoudite, que l’Arabie Saoudite ne me manque pas quand je suis ici. »

Un nom aux sonorités qui dérangent

Après un an passé sur le territoire anglais et une longue procédure faite de plusieurs entretiens, elle obtient le statut de « réfugiée humanitaire ». Elle doit alors chercher un emploi. La procédure est la même que pour les chômeurs anglais : toutes les semaines, elle a rendez-vous avec un assistant de Jobcentre Plus, l’équivalent de l’ONEM, pour prouver qu’elle est active dans ses recherches. Ce suivi lui permet ensuite de toucher à peu près 70£ par semaine (un peu moins de 100€). En prouvant qu’elle bénéficie des allocations de chômage, Souha peut également toucher des allocations de logement.

La quête d’un emploi s’avère être difficile, elle accorde cela à son nom à consonance étrangère. Son statut n’aidant pas. Elle finit cependant par se faire embaucher au sein d’une chaîne de magasins mais est sous-payée et a des horaires de travail indécents.

Des employés “objets” chez Marks & Spencer…

À Londres, de nombreuses entreprises profitent de l’arrivée massive des réfugiés pour alléger leurs charges salariales. Les patrons exploitent cette main d’œuvre conciliante en ne leur garantissant aucune sécurité de l’emploi. En effet, il n’est pas obligatoire de signer un contrat pour pouvoir trouver un emploi. Les travailleurs sont alors réduits au statut d’“objets” dont on peut disposer au moindre problème

Avant d’être embauchée dans une boulangerie, Souha était employée chez Marks & Spencer. “C’était horrible. On nous faisait travailler comme des esclaves. On n’avait même pas droit à un verre d’eau.”

Au Royaume-Uni, le salaire minimum est de 6,70 £/heure (soit près de 9). Il est le même partout dans le pays, mais à Londres, les employeurs proposent souvent un salaire supérieur, dû au coût de la vie. Le ministre des Finances, George Osborne, s’est engagé en faveur d’un relèvement du salaire minimum en 2016. Une promesse qu’il a concrétisée le 1er avril 2016. Cette mesure fera passer le taux horaire brut minimum de 6,70£ (8,45 €) à 7,20£ (9,10€), soit une hausse de 7,5%. Un bonus qui n’est cependant pas sûr de combattre les inégalités persistantes dans le pays.

Cet endroit, c’est la plus belle chose qui me soit arrivée depuis ma venue en Angleterre. Souha

Grâce à une ONG, Souha a pu suivre une formation au sein d’une boulangerie alternative de l’Est londonien. « J’ai suivi cette formation parce que j’avais énormément de temps libre. Je ne m’étais jamais intéressée à la boulangerie avant. J’étais prête à accepter n’importe quoi, du moment que ça m’occupait. » Elle demande ensuite à y être embauchée. « Cet endroit, c’est la plus belle chose qui me soit arrivée depuis ma venue en Angleterre. » Elle a aujourd’hui un presque temps plein, mais aucune sécurité de l’emploi. Une spécificité de l’Angleterre et de ses emplois flexibles : son contrat peut prendre fin d’un jour à l’autre.

Mais beaucoup n’ont pas la chance de Souha, de nombreuses demandes d’asile n’aboutissent pas. Si dans cinq ans la situation dans son pays ne s’est pas améliorée, elle pourra postuler pour le Indefinite leave to remain, un permis de séjour à durée indéterminée. Mais un grand nombre de demandes d’asile n’aboutissent pas. Les migrants clandestins se voient alors dans l’obligation de se tourner vers le travail au noir. L’inexistence de carte d’identité en Angleterre rend le contrôle d’identité impossible. Le système lutte cependant de plus en plus fermement contre la main d’œuvre illégale.

Le travail au noir traqué par un dispositif strict

Ahmed est arrivé à l’âge de 17 ans à Londres. À l’époque, il voulait suivre une formation afin de devenir professeur d’anglais une fois de retour dans son pays d’origine, l’Algérie. Sauf qu’il n’y retournera jamais. Aujourd’hui, il tient un café dans le quartier populaire de Whitechapel, où se retrouve la petite communauté algérienne. Si sa situation s’est améliorée, c’est entre autres parce qu’il a épousé une Anglaise. Il a donc obtenu un biometric residence permit, titre de résident permanent. Le titre de séjour est un des documents de plus en plus demandés par les employeurs pour s’assurer de la régularité de la situation du futur salarié. Cette carte est accordée aux migrants autorisés à rester plus de six mois au Royaume-Uni.

Bien que sa situation lui semble désormais confortable, il est loin d’avoir oublié les différents travaux ingrats par lesquels il est passé. « Il y a vingt ans, c’était beaucoup plus facile de travailler au noir. Tu faisais la vaisselle, le nettoyage. Tu devais payer une redevance au patron et tu recevais le revenu minimum. » Si les tâches demeuraient souvent rébarbatives, les lois, elles, étaient beaucoup moins drastiques à l’époque. « Moi-même à l’heure actuelle, je ne connais personne qui travaille au noir. Ici, personne n’est embauché illégalement. C’est impossible ! Les règles sont devenues trop fermes ! »

La pression sur les employeurs (l’équivalent de 28 000 € d’amende à payer en cas d’employé non déclaré), la chasse à la main d’œuvre illégale (1 974 cas enregistrés pour l’année 2014-2015), les peines de prison pour l’employé (jusqu’à 6 mois d’emprisonnement)… tout est mis en œuvre pour lutter fermement contre le travail illégal. Même s’il faut relativiser les propos de Ahmed, ces mécanismes ne semblent pas être des obstacles insurmontables. Le travail au noir pèserait officiellement pour près de 10% dans le PIB britannique.

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