Les migrants, une nouvelle génération de sans-abris
Merci de patienter pendant le chargement de la page

Chargement

Les migrants, une nouvelle génération de sans-abris

Les migrants, une nouvelle génération de sans-abris

par Jennifer Dassy, Manon Jacob, Nicolas Lowyck et Guillaume Woelfle
21 octobre 2016

Londres, point de mire de nombreux migrants, fait face à une crise du logement sans précédent. Camps de fortune, chambres d’hôtel, canapés d’appoint… les solutions provisoires ne suffisent plus à accueillir les nouveaux arrivants. Le résultat d’une politique restrictive.

D’extérieur, le 566 Bath Road est une maison typique du sud de l’Angleterre. C’est ici que vit Kainaaz Pervez, une ancienne actrice de Bollywood. Arrivée depuis quelques jours à peine sur le territoire anglais, elle raconte son histoire, interrompue de temps à autre par le bruit de moteur d’un avion rasant le ciel.

Collé à l’aéroport d’Heathrow, le village de Longford, situé en périphérie du Grand Londres, n’a rien de tranquille. Les quelques 500 habitants y vivent au rythme du manège des Boeing passant juste au-dessus de leur tête. Dans certains d’entre eux, se trouvent des migrants aspirant à une nouvelle vie sur le sol anglais.

Kainaaz n’a pas choisi de venir au Royaume-Uni. Elle cherchait simplement un endroit où se sentir “en sécurité”. Son départ précipité l’a forcée à n’emporter que le minimum avec elle, avant de devoir emprunter le chemin de l’aéroport.

 

  • Kainaaz à Longford
    La chambre dans laquelle vit Kainaaz ne dispose que d'une seule planche qui sert à la fois de bureau et de coiffeuse.
  • Kainaaz à Longford
    Il n'existe qu'une carte par chambre, peu importe le nombre de résidents.
  • Kainaaz à Longford
    Kainaaz n'a pu emporter avec elle que le strict nécessaire. Elle tente, tant bien que mal, de rendre cette chambre plus agréable.
  • Kainaaz à Longford
    Chaque chambre dispose d'un petit coin toilettes. Tous les résidents se partagent une seule salle de bain.
  • Kainaaz à Longford
    Tout ce qu'il reste à Kainaaz de son ancienne vie tient dans un grand sac.
  • Kainaaz à Longford
    Chaque demandeur d'asile a dû s'enregistrer à son entrée à la frontière pour recevoir des papiers provisoires.

 

Ce sont les autorités britanniques qui l’ont emmenée à Longford. Elle partage aujourd’hui sa chambre, ainsi que son lit, avec un inconnu qu’elle a rencontré à son arrivée.

Kainaaz Perveez regarde par la fenêtre, assise sur son lit dans sa petite chambre.

Longford, nouveau lieu de transit

Longford

Les migrants restent en général entre deux et cinq jours à Longford. Photo BBB.

Depuis un an, le paisible village est devenu une zone de transit pour les demandeurs d’asile. Certains sont logés dans des chambres de l’hôtel Heathrow Lodge tandis que d’autres, comme Kainaaz, vivent en cohabitation dans de petites maisons qui appartiennent au manager de l’hôtel. Ils logent parfois à huit ou neuf dans une seule maison.

Heathrow Lodge est également fréquenté par les employés des compagnies aériennes et par les touristes. L’hôtel, ainsi que les maisons où sont logés les migrants, appartiennent à Surinder Arora, un homme d’affaires anglais originaire du Pendjab dont la fortune est estimée à 350 millions de livres. D’après la BBC, le gouvernement paie 30 £ (environ 39 €) par chambre et par nuit pour loger un migrant.

Mais cette aide de l’État n’est pas applicable à tous les migrants arrivant à Londres. Certains doivent se débrouiller seuls pour entamer les démarches de logement.

  • Longford
    Les maisons les plus récentes rappellent les petites villes ouvrières.
  • Longford
    La plupart des maisons appartiennent à l'hôtel Heathrow Lodge et logent actuellement des demandeurs d'asile.
  • Longford
    e Ash Tree Cottage est l'une des plus vieilles bâtisses du village.
  • Longford
    De par sa proximité avec l'aéroport de Londres Heathrow, le village subit les nuisances sonores des avions durant toute la journée.
  • White House à Longford
    Le pub The White Horse, situé à côté du Heathrow Lodge, constitue une frontière symbolique entre le Longford des migrants et celui des riverains.
  • Longford
    Les demandeurs d'asile sont livrés à eux-mêmes et n'ont aucune occupation. Ils passent la majorité de leur journée à discuter sur un muret.
  • Longford
    Chaque jour, de nouveaux demandeurs d'asile arrivent dans le village tandis que d'autres le quittent.
  • Longford
    Le bâtiment principal du Heathrow Lodge accueille aussi bien des touristes que des demandeurs d'asile.

Les locaux, spectateurs de la valse des migrants

À Longford règnent un sens de la tradition et un refus de tout changement. Le long de la route principale, se dressent plusieurs cottages datant des XVIIe et XVIIIe siècles. « C’est un beau village. C’est petit, c’est charmant et il attire les touristes depuis les années 70. On ne veut pas que ça change », confie une serveuse du pub White Horse, un établissement qui, tient-elle à préciser, « existe depuis 1601 ».

Tous les jours, des bus viennent et repartent de Longford avec des migrants. Ils y restent en général entre deux et cinq jours même si cette période peut durer jusqu’à un mois, avant d’être emmenés vers d’autres villes du Royaume-Uni. Une situation que tente de cacher autant que possible le manager d’Heathrow Lodge, qui nous demande de ne pas filmer.

Une maison peut accueillir jusqu’à neuf personnes. Le confort y est rudimentaire : des chambres de un à trois lits, une salle de bain, pas de cuisine. Une employée apporte les repas matin, midi et soir. Les conditions de vie sont plus précaires à l’hôtel. Marie, une cliente française, explique que trois migrants logeaient dans la chambre voisine, normalement destinée à être occupée par une seule personne.

Mahmud : « Je suis content d’être ici, c’est toujours mieux qu’avant… »

Mahmud est un nouvel habitant de Longford. Lui vient de Karthoum, la capitale du Soudan. Depuis une semaine, il vit au 564 Bath Road. Il dort dans ce qui fut autrefois un salon, la plus grande pièce de la maison, dont les fenêtres donnent sur la rue. Il partage ces quelques mètres carrés avec deux réfugiés qui, comme lui, ont décidé de rejoindre l’Union européenne. L’un vient de Syrie, l’autre du Burundi. À l’étage, trois compagnons de fortune supplémentaires se sont installés.

Mahmud est le seul, parmi les six, à parler anglais. Il éprouve des difficultés à s’exprimer et préfère éviter de répondre aux questions trop personnelles. Il se sent perdu, ne sachant pas s’il finira par être envoyé à Cardiff comme ses amis partis quelques jours plus tôt..

Mahmud n’a qu’une crainte : le centre de rétention. « Je sais qu’il y a des demandeurs d’asile qui se retrouvent là-bas. Moi, je ne veux pas y aller. »

 

  • Longford
    C'est au 564 Bath Road que Mahmud loge à Longford.
  • Longford
    Sa chambre se situe au rez-de-chaussée.
  • Longford
    L'aménagement est similaire à celui de la maison de Kainaaz, qui se trouve juste à côté. Le mobilier est rudimentaire.
  • Longford
    Tous les matins, midis et soirs, un repas est amené aux demandeurs d'asile.
  • Longford
    Alors qu'ils sont trois à loger dans cette chambre, ils ne disposent que d'une petite garde-robe avec deux cintres.
  • Longford
    Chacun d'entre eux n'a pas beaucoup d'affaires, mais tous ont un téléphone.
  • Longford
    L'hygiène et la qualité des installations sanitaires sont sommaires.
  • Longford
  • Longford
    Dans la maison où vit Mahmud, ils sont six à se partager une seule salle de bain.

 

Mahmud ne le sait pas mais à dix minutes de marche à peine de sa nouvelle maison se trouvent les centres d’Harmondsworth et de Colnbrook. Il en existe onze, répartis dans le Royaume-Uni. Certains sont gérés par le ministère de l’Intérieur tandis que d’autres ont été placés sous la compétence de firmes privées. Depuis mai 2014, les deux centres situés au nord d’Heathrow sont dirigés par Mitie, une société de services énergétiques et de sous-traitance stratégique britannique.

Sécurité maximale dans les centres de rétention
La sécurité des centres de rétention est digne des prisons haute sécurité.

Il est très difficile d’entrer dans un centre de rétention. La sécurité est digne des prisons haute surveillance. Tout visiteur doit abandonner ses affaires à l’entrée : les caméras, les appareils photos et téléphones portables sont prohibés afin qu’aucune image ne puisse être diffusée. Toute communication avec les journalistes est interdite aux employés du centre.

Un demandeur d’asile peut être détenu à n’importe quel moment de la procédure pour différentes raisons. Les lois ne sont pourtant pas strictement appliquées puisque, malgré l’interdiction d’enfermer des enfants dans ces centres depuis 2010 au Royaume-Uni, 41 enfants étaient détenus au premier trimestre 2015.

 

  • Heathrow immigration removal centre
    À dix minutes à pied des maisons où vivent Kainaaz et Mahmud, se trouvent deux centres de rétention pour les immigrants.
  • Heathrow IRC visitor centre
    Un accès aux visiteurs est prévu mais les conditions sont très strictes.
  • Un petit chemin longe l'un des deux centres.
  • harmondsworth

 

Emeliya (nom d’emprunt) a passé un mois et demi dans un de ces centres. Après que sa demande d’asile ait été rejetée, elle a été emmenée à Yarl’s Wood, à deux heures du cœur de Londres, afin d’être renvoyée dans son pays. Mais son recours a finalement abouti : Emeliya a obtenu le statut de réfugiée.

Cette expérience a marqué l’Éthiopienne de 28 ans : «<em> Personne ne sait ce qui se passe là-bas. Les agents profitent de leur uniforme pour exercer leurs pouvoirs. Ils changent les règles en fonction de leur humeur. Ce n’est pas le Royaume-Uni là-dedans. Les droits de l’Homme n’existent pas. Il n’y a que de la misère, de la dépression, de l’automutilation et des gens qui perdent la tête. Il n’y a pas de différence avec l’Ethiopie. </em>» Pour argumenter, elle raconte sa journée.

7h30 – L’appel

« Tous les jours, à 7h30, je pouvais entendre les bruits de pas des gardiens et leurs clés. Ils ouvraient la porte avec force. Beaucoup de force. Ils n’en avaient rien à faire s’ils nous réveillaient. L’agent criait « Deux dans la Neuf »<em> à l’autre qui écrivait sur sa fiche. Ensuite, il refermait la porte en la claquant. »

8 h – Le petit-déjeuner

Emeliya n’y va jamais. Elle a besoin de médicaments mais le centre de soins n’ouvre pas avant 9h. « J’essayais de m’occuper. Je me promenais dans les couloirs. Ça ressemble un peu à des tunnels. J’allais souvent à la bibliothèque (…). Pour s’occuper, certaines faisaient la vaisselle pour 1£ (1,30€) de l’heure. »

11h40 – Le comptage

Une voix retentit dans les haut-parleurs : « Mesdames, veuillez vous rendre dans votre chambre pour le comptage. » Ça commençait à midi pile, explique Emeliya. C’était la même procédure que le matin. Généralement, une heure plus tard, on devait à nouveau retourner dans nos chambres pour un recomptage. Comme si l’une de nous pouvait réussir à sortir… »

Après la pause de midi – Discussions dans le jardin

Emeliya retourne au centre de soins. Elle parle beaucoup avec les autres demandeuses d’asile : « On se promenait dans le jardin. C’était un petit espace entouré d’un mur de briques avec quelques bancs. »

17h – Dernier comptage

Une annonce est faite pour le dernier comptage de la journée dans les mêmes conditions. Le couvre-feu est à 22h.

À Londres, l'hospitalité ou la rue
Une manifestation citoyenne de soutien aux réfugiés a été organisée le 13 novembre 2015, devant le 10 Downing Street, à Londres. © Laurent Poma

Brent, une réussite multiculturelle londonienne

À une vingtaine de minutes de métro du centre, Brent, quartier du nord-ouest de Londres, connait le plus fort taux de multiculturalité du Royaume-Uni. 56% de ses habitants n’y sont pas nés. Espagnols, Libanais, Irakiens, Indiens, Chinois, Brésiliens, Nigérians, tous se regroupent autour de High Road, la grande rue commerçante du district. Un salon de coiffure chinois est mitoyen à un bar à shisha égyptien.

Alex balaie la terrasse de son fast-food, les premiers clients devraient arriver dans une demi-heure. « J’ai postulé pour une université ici, à Londres, il y a cinq ans et j’avais les moyens de payer les droits d’inscription, donc c’était très facile pour mon visa. Mais pour d’autres cas, c’est certainement moins facile. »

Il vient d’arriver dans le quartier et pourtant il est déjà séduit. Pour lui, l’intégration est idéale, il n’a jamais rencontré de difficultés ni pour s’installer, ni pour trouver du travail. Venant du Liban, il raconte comment le choix de Brent s’est imposé à lui : « Ici, beaucoup de communautés ont pu se développer. Si un Irakien cherche à s’installer en Grande-Bretagne, il connaîtra de toute façon quelqu’un à Brent. Et donc il s’installera ici, même si les prix ne sont pas forcément moins chers qu’ailleurs. »

La loi sur l’immigration durcit la recherche d’un logement

Theresa May

Theresa May, ex-ministre de l’Intérieur, désormais Première ministre britannique. (CC BY 2.0)

« Le système d’asile en Grande-Bretagne est sous-financé, désorganisé et inadéquat par rapport à la situation actuelle », explique Alastair Murray, directeur de projets pour Housing Justice. « Cela vient d’un choix politique. Le gouvernement veut rendre le Royaume-Uni moins attractif aux yeux des étrangers. On le voit à travers les propos de Theresa May notamment, qui a affirmé que le territoire anglais était surpeuplé. C’est faux. Il reste à Londres de nombreux logements inoccupés et les habitations représentent entre 1 et 2 % de la superficie du pays. Il serait très facile d’en construire d’autres, mais il n’y a aucune volonté politique d’en créer et, qui plus est, aucune obligation légale. »

Construction de logements : les chiffres les plus bas jamais connus depuis 1920

Au Royaume-Uni, des quotas de logements sociaux ne sont donc pas établis par le gouvernement, contrairement à la Belgique où chaque région a pour objectif un certain quota de logements sociaux à respecter par chaque commune (en moyenne 9% des logements pour la région flamande, 10 % pour la région wallonne et 15% en région bruxelloise). En Angleterre, les derniers investissements dans le domaine des logements sociaux remontent aux années 1990.

Dès début des années 80, le gouvernement Thatcher a offert la possibilité aux locataires des logements sociaux de racheter eux-mêmes leur propriété, une mesure connue sous le nom de « Right to buy » (littéralement le droit d’achat). De nombreuses maisons sortirent alors du domaine public pour se privatiser. Depuis, plus rien n’a été entrepris par les autorités dans le but de réinvestir dans le secteur et l’immobilier est devenu une denrée échangeable, un capital financier avant d’être un bien essentiel et accessible à la population.

Le manque de logement : un terreau politique pour les extrêmes

Alastair se bat quotidiennement pour trouver des logements aux réfugiés arrivant à Londres. Aujourd’hui, grâce à son association, il a réussi à convaincre une soixantaine de Londoniens d’ouvrir leur porte à une personne sans abri, juste le temps de leur offrir un toit pour quelques mois. Une petite victoire encore bien maigre en comparaison à l’amplitude de la crise du logement actuelle. Alastair ne s’en cache pas, il a peur pour l’avenir. « Moins de logements abordables aux citoyens signifie un accroissement d’une classe sociale pauvre dans tout le pays. Cela servira ensuite politiquement à certains partis. C’est toujours la même rengaine : “On n’arrive déjà pas à loger nos pauvres, pourquoi devrait-on accepter des migrants ?!” Des partis comme UKIP en ont fait leur fond de commerce et les gens croient à ce storytelling. »

Ce manque d’offre criant par rapport à la demande toujours plus conséquente ne repousse pas les migrants loin des frontières de la Grande-Bretagne. Rien que pour le mois de mars 2016, le gouvernement britannique a enregistré 41.563 demandes d’asile sur son territoire. Une hausse de 30% comparée à mars 2015.
Pour les demandeurs d’asile arrivant tout juste dans la capitale, la situation est loin d’être aussi idyllique. Si des solutions de logement existent pour eux, elles ne sont souvent que temporaires et bien insuffisantes pour pallier la demande.

Depuis 2014, la loi sur l’Immigration a pour but d’empêcher les propriétaires de louer leurs biens à des personnes sans statut, ce qui comprend les demandeurs d’asile. Ils ont l’obligation de vérifier le statut d’immigration de leurs locataires, sous peine d’une sanction civile.

Afin de dissuader encore davantage les migrants de se rendre au Royaume-Uni, l’ex-ministre de l’Intérieur Theresa May, désormais Première ministre, a présenté un projet de loi en octobre 2015 qui prévoit jusqu’à cinq ans de prison pour les propriétaires et la création d’une liste noire de propriétaires récidivistes. Il a été validé par la reine le 12 mai 2016 et est donc entré en vigueur comme nouvelle loi sur l’immigration.

Les associations catholiques londoniennes en soutien aux réfugiés

Non loin du London Bridge, l’association caritative Housing Justice a fait de l’aide au logement des plus démunis sa spécialité. Un crucifix est suspendu à l’entrée du bâtiment. Si les autorités font profil bas quant à l’approvisionnement en logements sociaux à Londres, certaines initiatives indépendantes émergent petit à petit dans la capitale pour apporter des solutions provisoires. Plusieurs associations catholiques, comme Housing Justice à Londres, ont décidé de se mobiliser face à l’arrivée des migrants sur le territoire anglais.

Laisser un commentaire