Un réfugié pour colocataire

 31 mars 2018 

Un long format de Juliette Bruynseels, illustré par Elissa Chaiban

 

Immersion dans des colocations bruxelloises qui ont fait le pari de la solidarité en accueillant des migrants.

 

SOMMAIRE 

CHAPITRE 1 : Une soirée d’accueil

CHAPITRE 2 :  Dans le froid du parc 

CHAPITRE 3 : Les appréhensions 

CHAPITRE 4 : Les premiers pas 

CHAPITRE 5 : L’attachement 

CHAPITRE 6 : L’implication 

CHAPITRE 7 : L’élan pour se lancer 

CHAPITRE 8 : La solidarité faute de mieux 

CHAPITRE 9 : La séparation

 

CHAPITRE 1 : Une soirée d’accueil

Dans une jolie maison située près de Hermann-Debroux, cinq jeunes bruxellois s’apprêtent à accueillir des réfugiés pour la soirée. La porte d’entrée mène sur un couloir qui donne directement sur une large pièce très chaleureuse. Il y a du bazar, mais pas excessivement. C’est une maison pleine de vie, où livres et objets divers jonchent la table et les canapés. Il y a dans cette grande pièce, une baie vitrée donnant sur un petit jardin que les jeunes vont aménager en potager. Ce jardin était un atout primordial pour les cinq colocataires, qui habitent les lieux depuis quelques mois à peine. Tout le monde se retrouve au salon pour diner. A table, il y a Héloïse, une passionnée de littérature qui vient d’être diplômée en psychologie. En face d’elle, Claire et Victoria, deux boules d’énergie qui rigolent à tout va sous le regard faussement exaspéré des deux garçons de la colocation. Nicolas, le petit ami de Héloïse et jeune travailleur, puis Damien, infirmier spécialisé dans les soins communautaires qui part bientôt pour un stage au Bénin.

Le chauffeur déposera les migrants vers 22 heures chez Damien, Héloïse, Claire, Victoria et Nicolas. Ceux qui doivent arriver ont normalement mangé au parc, mais il y a tout de même du dessert et un frigo bien rempli. Cafetière et théière sont déjà disposées sur la table de la cuisine. Les courses du petit déjeuner sont faites et la chambre de Victoria est rangée. Elle dormira dans le canapé-lit du salon pour que les deux migrants puissent dormir confortablement. Une fois le repas terminé, les colocataires se bousculent pour avoir la meilleure place dans le canapé. Claire et Victoria veulent lancer Harry Potter, les mecs aurait préféré jouer à Fifa.« Ce film est toujours incroyable, mais on le connaît par cœur donc on peut l’interrompre quand les invités arrivent ou le laisser en fond s’ils veulent le regarder plus tard » justifie Victoria, ravie de revoir le premier épisode de la saga.

Le générique d’Harry Potter résonne à peine dans la pièce que, déjà, la sonnette retentit. Damien file ouvrir et revient accompagné de deux jeunes gars qui le suivent doucement. Les migrants doivent avoir dans la vingtaine, ils sont habillés de tout ce qu’il y a de plus courant : jeans foncés, baskets et gros survêtements. Leur timide sourire sort d’une large écharpe, et ils sont équipés de gants et bonnet, pour se protéger d’un froid glacial. Les deux gaillards, bien qu’un peu gênés, semblent tout ce qu’il y a de plus gentil. Ils sont un peu timides, mais chacun se dit bonjour chaleureusement et les présentations commencent. Nous sommes huit ce soir, et les discussions résonnent gaiement dans la maison. Les deux migrants s’installent à table, les filles proposent à boire et sortent les gâteaux. L’ensemble de la coloc se marre un bref instant car Victoria et Claire tombent rapidement sous le charme de leurs invités. Aussitôt le café terminé, un des deux migrants repère la PS4, sur le tapis à côté de la TV. Nicolas ne cache pas sa joie, file s’emparer d’une manette et leur propose de jouer à Fifa. Il s’installe avec les garçons sur le canapé, Héloïse, le regard distrait par l’animation de la soirée, tente de relire des notes de cours. Claire,amusée, fait remarquer ironiquement que la soirée Harry Potter a été rapidement évitée.

 

La partie de Fifa se termine à 2-1 et Nicolas, sous le rire de Damien, en prend pour son grade. Les deux invités souhaitent bien sûr pouvoir utiliser le wifi et Victoria leur présente directement le mot de passe de la box internet. Ils essayent de contacter leur famille et amis, sans savoir assurément où ils se trouvent. Les deux ne sont pas super bavards, mais l’atmosphère est agréable et ils semblent passer une bonne soirée. Enfin. Tout le monde se lève tôt demain, Damien et Claire sont les premiers à partir dormir. C’est Héloïse qui raccompagne les deux migrants demain matin au parc, comme ça ils peuvent dormir jusque dix heures. Avec Victoria, nous restons encore discuter un peu avec les invités. D’après eux, on a 20 ans. Nous on leur en donne 25, avant de constater qu’on a tous 22 ans. Ils nous demandent ce qu’on fait, ce qu’on étudie à l’université. Ils sont en Belgique depuis moins de six mois et cherchent à partir vers l’Angleterre. Nous n’aurons échangé que quelques mots sur leur parcours. Ils semblent vraiment fatigués depuis leur arrivée et surtout « on n’est pas là pour leur poser des questions mais pour leur offrir une nuit au chaud, libres à eux de nous raconter leur histoire » estime Victoria. Ils se lèvent pour aller dormir et chacun s’endort après une bonne soirée, pas certain d’être en forme pour la journée de demain.

CHAPITRE 2 : Dans le froid du parc

Autre soirée, autre ambiance. Il est presque 21h dans le parc Maximilien, déjà sombre. Ce quartier de la gare du Nord n’est pas très agité ce soir. Au bord de la route, des volontaires terminent d’empaqueter dans une camionnette, les caisses qui contenaient les repas qu’ils viennent de distribuer. De loin, à côté du terrain de basket, sous la lumière des lampadaires, de nombreuses ombres s’agitent. Il y a facilement plus de 200 personnes. L’atmosphère générale est calme. K-way blancs sur les épaules, carnet et téléphone en main, les bénévoles de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés naviguent entre les migrants.

Des Bruxellois deviennent hébergeurs, le temps d’un soir ou de plusieurs. Ils viennent directement au parc ou attendent chez eux qu’un chauffeur fasse le relais et leur amène les invités. Le système des chauffeurs a été mis en place suite à l’ampleur qu’a pris le mouvement citoyen. Chaque jour, davantage de personnes prennent connaissance de la situation au parc Maximilien et souhaitent ouvrir la porte de leur habitation. De potentiels hébergeurs se sont trouvés freinés dans leur démarche par l’absence d’une voiture ou d’un permis de conduire. Désormais, les chauffeurs, bénévoles également, s’organisent entre eux pour les différents relais à travers toute la Belgique.

L’hébergement citoyen fonctionne avec un système de listes et il peut être ironiquement vu comme la recherche de « match » Tinder. La première règle non-officielle indique que les réfugiés inscrits en premier sont logés en priorité, mais les souhaits de chacun de ces hommes et femmes au milieu du parc interviennent également. Des réfugiés veulent rester entre copains, d’autres ne veulent pas dormir trop loin de Bruxelles, certains veulent pouvoir retourner au parc le lendemain matin,mais d’autres sont prêts à aller se reposer quelques jours en province… Enfin,il ne faut pas oublier que plusieurs d’entre eux ont déjà des habitudes avec certains hôtes et s’organisent directement avec eux.

Ce soir, la situation s’avère compliquée. Il reste énormément de personnes à loger et plus aucun hébergeur potentiel ne se manifeste depuis un moment. « Le vendredi, il y a moins de propositions d’hébergement » précise une volontaire de la Plateforme citoyenne. On aurait pourtant tendance à penser l’inverse : le week-end, les Belges sont censés avoir davantage de temps libre pour une bonne cause. « Mais c’est aussi le jour où ils vont tous boire des verres et faire la fête ». La volontaire baisse les yeux vers son smartphone et ouvre l’application Facebook.  Les volontaires se doivent d’être inventifs et motivés. Chaque soir de nouveaux mots, toujours différents et perpétuellement encourageants sont publiés sur Facebook. Le plus important est de continuer à faire tout cela sans jamais baisser les bras. Comme chaque soir, il faut relancer des publications sur les groupes d’hébergements, rappeler les hébergeurs habitués et entraîner ceux qui n’osent pas se lancer.

 

Tous les jours, les bénévoles communiquent leur désir d’avoir un parc vide dès 21h, 21h30, 22h… Néanmoins, ils se retrouvent bien souvent à rester plus tard que minuit, afin de n’ abandonner aucun migrant dans la nuit. Néanmoins, ils n’y parviennent pas toujours. Il arrive que des dizaines de personnes se retrouvent sans autre choix que de dormir au parc. 

Il est 23 heures passées. Il m’ est impossible de dénombrer les migrants encore présents, et des bénévoles qui tentent de leur trouver des solutions. Deux jeunes filles viennent d’arriver au parc et se rapprochent de la foule d’un pas pressé. Elles doivent avoir dans la vingtaine et ne semblent pas très habituées à l’agitation du parc Maximilien. Louise a les cheveux platine et le sourire pétillant. Laïs, aux yeux noisette, affiche un teint bronzé parsemé de tâches de rousseurs. Aux antipodes l’une de l’autre physiquement, les deux filles semblent sur la même longueur d’ondes et, très complices, se tiennent bras-dessus bras-dessous. Louise vient de sortir du boulot, elle devait rejoindre des amies à une pendaison de crémaillère, mais elle a préféré vérifier si des migrants avaient encore besoin d’être logés. Sur Facebook, elle a vu les récentes alertes des bénévoles et a décidé d’aller leur alléger la tâche. Sur un coup de tête, dans un élan de solidarité, la voilà en route vers le parc, accompagnée de sa colocataire. C’est la deuxième fois que les filles y viennent pour inviter des migrants à dormir dans leur colocation à Saint-Gilles. Elles ont approché le parc un mois plus tôt. « Je travaille parallèlement dans une ASBL de réinsertion sociale et ça a été l’occasion de rencontrer des réfugiés de Fedasil. Le fait d’entendre leurs histoires, d’être impliquée dans l’ASBL et d’avoir un contact avec eux m’ont poussée à agir » explique Louise.

J’aimerais en savoir plus sur la façon dont ces deux-là accueillent les migrants dans leur vie. On s’échange nos numéros, on se dit à bientôt et je les laisse se renseigner auprès des bénévoles.

CHAPITRE 3 : Les appréhensions 

Quelques jours plus tard, sur la terrasse de leur appartement à côté de la maison communale de Saint-Gilles, je retrouve Louise et une troisième colocataire, Céline. Leur appartement sobrement aménagé et baigné de lumière naturelle est situé au rez-de-chaussée d’une vieille maison bruxelloise. Le jardin est grouillant de verdure et de quelques vidanges. Sous la terrasse où nous sommes installées, les filles ont aménagé la cave afin d’avoir une chambre supplémentaire. Nous y accédons par le jardin, c’est un espace libre pour celui qui aurait besoin d’y dormir. Le propriétaire de l’ appartement n’est pas au courant de ces changements et elles n’ont aucune idée de son opinion sur ce sujet… Mais estiment que, comme pour des copains en fin de soirée, elles ont le droit d’inviter des amis à dormir.

Il ne fait pas trop froid ce matin. Un café et des clopes sur la table en bois, un timide soleil au loin, Louise, m’explique n’avoir eu aucune appréhension avant d’héberger des migrants. Face à elle, ses colocataires, Céline et Laïs, avaient quelques craintes. Des inquiétudes surtout liées au fait qu’elles sont trois jeunes filles précise Céline : « Qu’ils soient réfugiés ou pas, ça ne changeait rien pour moi. Dans tous les cas, c’est ouvrir ta porte à un inconnu. Tu ne sais jamais comment ça va se passer. »

Cette peur de l’inconnu, c’est également ce qui a inquiété Clara, 22 ans. Cette étudiante en éducation spécialisée est concernée depuis quatre ans par la cause des réfugiés et a ouvert la porte de sa collocation au début de l’année scolaire. Je l’attends dans un café situé à mi-chemin entre nos appartements. Elle arrive avec une vingtaine de minutes de retard, emmitouflée dans des couches de pulls et sautillant en béquille. Elle manque de se casser la figure en entrant dans le café mais s’excuse encore de son retard en riant à gorge déployée. Clara dégage immédiatement un immense sentiment chaleureux. Elle s’installe, on papote directement et j’ai l’impression de retrouver une ancienne copine. Ses cheveux acajou deviennent électriques lorsqu’elle enlève son épais bonnet noir.  Tout comme Louise, elle a commencé par liker la page Facebook de la Plateforme citoyenne. « Je désirais être bénévole et voulais savoir où je pouvais être utile. Héberger un migrant, cela faisait deux ou trois ans que j’y réfléchissais mais,au niveau pratique, je n’y arrivais pas. Je ne sautais pas le pas. Je n’avais jamais pris le temps, avant cette année, de concrétiser mon engagement par l’action ». Dans sa collocation établie pour deux personnes, mais en abritant officieusement six, tous étaient partants : « On est habitués à vivre avec du monde » rit-elle. « La principale question était celle de la place ».

Lorsque les premiers invités ont passé la porte de sa maison, elle ne savait quasiment rien d’eux. Et rien de leur situation. « Bien sûr, j’ai eu un peu d’appréhension et de peur par rapport au comportement à adopter. C’est la peur de l’inconnu, je n’avais aucune idée de comment tout cela allait se passer ».

L’aventure a commencé avec un appel d’Adriana, bénévole organisant les hébergements de la Plateforme Citoyenne, qui ne trouvait pas de logement pour quatre personnes. « Je ne pensais pas en héberger quatre directement, mais après tout pourquoi pas ? On était en soirée avec des copains, on a un peu rangé, préparé un matelas dans ma chambre et mis la musique moins fort en pensant qu’ils seraient fatigués ».

 

Les voilà qui débarquent. Parmi les quatre gars, un seul parle l’anglais. L’ambiance, un court instant, change légèrement. « Au début, lorsqu’ils sont arrivés, c’était un peu bizarre. Tout le monde était un peu gêné » m’explique Clara.  « Puis, j’ai allumé une clope et l’un d’entre eux m’a regardé avec des yeux écarquillés : “ T’es une femme,tu peux pas fumer ! “ Je suis rentrée dans son jeu, l’atmosphère s’est détendue et maintenant c’est devenu une private joke entre nous et chaque fois que j’allume une cigarette, j’attends sa remarque ». L’angoisse de Clara est revenue le lendemain, lorsque ses invités sont restés chez elle alors qu’elle devait partir pour sa journée de cours. « J’angoissais de les laisser seuls à la maison… mais quand je suis rentrée, ils m’avaient préparé à manger ! ». Elle me raconte tout cela en me montrant des photos sur son téléphone. Elle est heureuse de ce récit, sans aucun doute, mais semble également très émue lorsqu’elle regarde les photos.

CHAPITRE 4 : Les premiers pas 

L’ampleur du mouvement citoyen et les témoignages qui en découlent en ont inspiré plus d’un. Si vous dites que vous hébergez un migrant, on va vous répondre « Bravo », « Quelle belle action », « C’est bien ce que vous faites » mais si vous rétorquez « à votre tour ? », vous constaterez qu’ils ne sautent pas le pas pour prendre votre relais. Tout le monde n’est pas prêt.  « Il faut se lancer, essayer au moins une fois ! Plus les gens en parlent, plus les gens essayent, plus de réfugiés évitent une nuit dehors »  témoigne Louise.

L’engagement des hôtes varie d’une coloc à l’autre. Pas besoin d’être un militant participant à chacune des manifestations et luttant depuis des années pour l’accueil des réfugiés. Clara fait partie de ces personnes engagées depuis son plus jeune âge, mais cela ne l’a pas empêchée d’avoir une longue réflexion et plusieurs hésitations quant à l’envie d’avoir des invités.

« Faut-il toujours héberger la même personne pour ne pas la bousculer sachant qu’un lien s’est créé ou est-il mieux de donner sa chance à tout le monde ? » Louise s’est posée la question sans y trouver de réponse. Celle des bénévoles résonne dans ma tête : « Faites comme vous le sentez ! »

Contrairement à Chloé qui estime, de par son expérience, qu’il est préférable de créer des rencontres régulières entre migrant et hébergeur, Victoria a davantage l’impression qu’il ne faut pas chercher cela : « On ne peut même pas imaginer le minimum de ce que ces personnes, assises à table en face de nous, ont vécu. Le fait de vouloir créer des liens avec eux,connaître leur histoire, les raisons qui les ont poussées à partir, peut être très pesant ». Un migrant, le lendemain matin, sur le chemin du retour vers le parc, lui a dit, que le fait de rencontrer chaque jour des nouveaux hébergeurs, ça permet de montrer l’ampleur du mouvement citoyen en Belgique et de réaliser que cela leur fait tout autant plaisir. « On a tendance à s’attendre à de longs échanges avec les migrants mais parfois, ils ont uniquement besoin d’une aide immédiate et c’est pour ça que nous sommes là ».

 

Si certains jeunes sont plus à l’ aise en prenant le temps de connaître leurs invités, ceux-ci devenant parla suite des « réguliers », d’autres estiment que la priorité est de résoudre cet urgent problème de logement en attendant qu’une solution au long terme soit présentée.

Proposer un endroit où des migrants peuvent dormir un soir ou l’autre, c’est ce qu’ a fait Thomas. Il vit à proximité du parc Maximilien dans une habitation qui connaît beaucoup de va et vient. Pas spécialement engagé auprès des réfugiés au départ, un soir il s’est dit “pourquoi pas ? ».  « Il y a de la place et ça ne me dérange pas, ni aucun de mes colocataires… donc si ça peut les aider ».  Je retrouve Thomas dans un squat où il organise ce soir une jam et un repas pour ses potes. Blond d’une petite trentaine d’années, il a l’air de mener un mode de vie assez« vagabond ». Nous avons d’ailleurs été en contact pendant trois semaines avant que je réussisse à le rencontrer. Il regarde le micro-enregistreur, me pose quelques questions sur le projet, puis se dit tout à fait volontaire pour me parler, tout en préférant rester anonyme. Il est très calme mais se demande ce que je veux comme informations.  Thomas n’est pas sur Facebook et c’est donc moi qui lui explique toute l’organisation qui s’est mise en place sur le réseau social. Il n’est pas au courant qu’il y a désormais des chauffeurs et des relais entre les maisons. « Je comprends que les gens aient plus facile à héberger, peut-être que je devrais me mettre sur Facebook… » dit-il, mais je le sens réticent par rapport à ce réseau. Pour le moment, Thomas n’a communiqué qu’ avec Adriana, qui l’appelle, ainsi que beaucoup d’autres, lorsqu’elle cherche un endroit où loger les derniers migrants en urgence. Thomas vaque à gauche à droite, n’est pas souvent chez lui et peu organisé. Mais pas besoin d’être incroyablement engagé pour héberger, cela fera toujours des heureux le temps d’une soirée.

Tous les jeunes que j’ai eu l’occasion de rencontrer pour ce reportage souhaitent apporter de la légèreté aux migrants et leur faire oublier, un court instant, leur situation. Clara me résume ainsi sa première rencontre avec un des invités : « Je n’ ai pas posé de questions directes sur son parcours et toute son histoire quand il est arrivé,juste une présentation basique mais naturelle, quand même avec des pincettes pour certains sujets. Je voulais leur faire oublier qu’ils étaient réfugiés ». Laisser parler plutôt que demander semble être la démarche la plus appréciée. Lorsqu’elles s’asseyent la première fois dans le salon avec la jeune érythréenne, les filles ont préféré « ne pas lui poser trop de questions sur son passé dans son pays. Elle nous a plutôt raconté sa route jusque chez nous ». Pour la plupart de jeunes hébergeurs rencontrés, l’idée est de les recevoir dans la coloc comme de nouveaux copains en soirée, dans une ambiance animée.

CHAPITRE 5 : L’attachement

Le temps d’une soirée ou d’une nuit, des liens se créent entre les réfugiés et leurs hôtes. Et la soirée perdure. Quatre jeunes gars ont débarqué aux alentours 22h dans la colocation de Clara et depuis, ils ne se sont plus quittés : « Au départ, ils ne devaient rester qu’une soirée, le temps de l’urgence. 

Clara va bientôt déménager dans un nouvel appartement et ne pourra plus s’occuper de ses invités tous les jours. Chloé, son amie, prend la relève. Elle a rencontré les jeunes hommes chez Clara et les a hébergés quelques fois avant qu’ils décident tous ensemble qu’ils seraient maintenant mieux chez elle. Selon elles, c’est trop fatiguant pour les migrants de retourner chaque soir au parc pour rencontrer des citoyens différents. De plus, ils n’arrivaient pas à se dire « au revoir » chaque soir. « Avant, lorsqu’on les redéposait au parc, on se sentait trop mal. On a bien sûr envie de notre cocon,mais on culpabilisait directement. J’étais super inquiète qu’ils soient là-bas. »

Maintenant, trois des quatre invités se sont installés chez Chloé, tout en vivant au jour le jour, risquant le passage pour l’Angleterre régulièrement. Seul le réfugié qui plaisantait à propos des cigarettes est toujours chez Clara. Ce dernier s’est révélé plus timide et plus à l’aise uniquement avec Clara. Les deux filles ont, au départ, principalement communiqué grâce au langage non-verbal, ce qui a donné lieu à de nombreux fous rires. « Quand ils ne comprennent pas ce qu’on dit, ils rigolent. C’est contagieux et ça nous a aidés à créer des liens super forts. Parfois, je fais exprès de faire des fautes en parlant anglais, pour me faire comprendre, car ils n’ont pas appris l’anglais comme nous ».

Clara a les yeux qui pétillent et pourrait parler d’eux des heures durant. Depuis peu, elle apprend l’arabe, avec eux et pour eux. « Ils m’enseignent des mots, mais on n’avance pas très vite car ils ont énormément d’humour et on rigole tout le temps ». Elle se marre de plus belle en se remémorant les blagues de ses copains. A plusieurs moments de son récit, elle semble avoir les larmes à l’œil, tout en gardant toujours son sourire contagieux. « C’est vraiment incroyable de voir que, malgré tout ce qu’ils ont vécu, ils ont toujours une joie de vivre si grande ! Dernièrement,on rangeait des cartons et l’un d’eux s’est mis à se marrer en disant qu’ils ressemblaient à ceux sur lesquels ils dormaient Gare du Nord ; ils sont juste géniaux ” ! 

Retour à Saint-Gilles où Louise se remémore sa rencontre avec sa première invitée. La jeune blonde, rapidement impliquée, s’est fortement attachée à la jeune érythréenne qui a logé dans la chambre d’amis. Après trois mois en Suisse, la jeune migrante est arrivée en Belgique et elle espère maintenant rejoindre l’ Angleterre afin d’y retrouver de la famille. Elle a 16 ans et surnommait Louise sa « sister ».  Les filles communiquaient dans un anglais facile, mais aussi souvent avec le langage des signes. L’adolescente est restée trois nuits à Saint-Gilles, mais elle n’ aimait pas trop rester à l’appartement en journée. « On a vu que ça lui faisait plaisir d’être chez trois filles, ça lui faisait des copines. » raconte Louise, nostalgique.  

CHAPITRE 6 : L’implication 

La clé pour héberger sereinement est également de ne pas se laisser submerger par l’aide apportée. Accueillir des migrants est tout de même une responsabilité qui demande une implication physique, temporelle, mais également psychologique pour l’attachement et le dévouement envers ces personnes. Même avec l’organisation de la Plateforme Citoyenne et l’aide des chauffeurs, accueillir quelqu’un chez soi nécessitera toujours de donner un petit peu de son temps.

 

A Saint-Gilles, les trois copines n’ hébergent pas de manière régulière, mais préfèrent prendre le temps de bien accueillir leurs invités. Pour Louise, qui est très impliquée auprès des migrants et ne souhaite pas faire les choses à moitié, combiner l’ hébergement, les études et le boulot, c’est souvent compliqué. Raison pour laquelle elle ne peut accueillir tous les jours. « C’est déjà plus facile de le faire le week-end, mais en semaine,j’ai beaucoup de mal à trouver le temps ». Sa colocataire Céline approuve : « il ne faut pas pour autant oublier qu’on a une vie à côté ».

Au café bruxellois dans lequel nous sommes depuis des heures, Clara admet que ses quatre nouveaux amis lui ont tout de même demandé beaucoup d’implication. Elle insiste également sur le fait qu’il faut placer certaines limites : « A la maison, ils étaient toujours nombreux, il y avait de l’animation et du mouvement tout le temps. Dans ma nouvelle colocation, ce sera une atmosphère différente. Ici, on devient trop impliquées et trop attachées, on n’ a plus de recul ». Avec sa future colocataire, elles ont désormais décidé de fixer des règles. Elles accueilleront une fois par semaine et une fois le week-end, en fonction des possibilités avec leurs emplois du temps. « Sinon, on ne saura pas s’en sortir avec nos vies personnelles ».

Parfois, il suffit qu’un colocataire prenne les choses en mains, soutenu par les autres. Dans d’autres habitations, l’hébergement est une initiative commune, validée et souhaitée par l’ensemble de la collocation. Mais comment amener une telle proposition sur la table ?

CHAPITRE 7 : L’élan pour se lancer

Dans la colocation située près d’ Hermann-Debroux, composée en majorité de jeunes engagés, c’est Victoria qui a lancé l’idée d’accueillir des réfugiés. L’idée lui trottant dans la tête depuis un moment, elle a en a parlé en aparté à sa colocataire Héloïse, qui en a elle-même parlé à son compagnon Nicolas. Les cinq colocataires ont fini par se retrouver autour de la table pour concrétiser l’idée de Victoria. Aucune réticence n’a été émise quant à l’idée d’avoir une personne en plus. Claire est toutefois contente qu’ils soient plusieurs à endosser l’accueil : « Je ne suis pas certaine que seule ou en couple j’aurais osé. Je serais beaucoup plus confrontée à la personne hébergée, tandis qu’ à cinq, nous sommes de toute façon en discussion continue. A cinq, c’est bien plus cool ».

Pour Louise, Céline et Laïs, il s’agissait aussi d’une décision commune. « Lou ne nous a rien imposé, on a longuement discuté et cela s’est décidé à trois ». Laïs ajoute tout de même qu’elle n’aurait pas pris ce chemin si sa colocataire ne l’y avait pas emmenée. Les colocataires s’apportent également beaucoup de soutien et d’équilibre. Face à l’engagement sans limite de Louise ou de Clara, leurs colocataires respectives sont là pour tempérer et empêcher qu’elles ne se noient dans la responsabilité de l’accueil. Clara l’explique avec ses mots : « C’est grâce à mes colocataires que tout cela fonctionne. Parce que moi, je voudrais le faire tous les jours, sans cesse, mais c’est trop. J’essaye aussi d’apprendre à ne pas culpabiliser. Même si je n’héberge pas pour le moment, je trouve le moyen d’aider autrement ».

Clara poursuit en rappelant qu’il y a également un aspect financier à ne pas oublier. Etudiants ou jeunes travailleurs, les hôtes s’organisent également pour avoir tout ce qui pourrait faire plaisir à leurs invités, généralement aussi jeunes qu’eux. « Depuis le début, c’est vrai que je paye plein de trucs pour eux, mais on s’arrange avec les copains. Par exemple, ce soir c’est tel colocataire qui va acheter tout le repas, demain ça sera un autre. On peut aussi faire des cotisations ». De nombreuses initiatives sont également mises en place par les hébergeurs de la Plateforme Citoyenne afin de rendre l’accueil le plus simple possible. C’est le cas de Belgium Kitchen qui travaille depuis 2015 pour livrer quotidiennement des centaines de repas aux réfugiés. Il existe aussi des frigos solidaires installés dans plusieurs endroits. Certains hôtes vont jusqu’ à s’arranger avec les grossistes ou à récupérer des invendus, etc.

CHAPITRE 8 : La solidarité faute de mieux 

Le mouvement grandit chaque jour un peu plus. Les initiatives permettant une meilleure organisation ne cessent de se multiplier. La solidarité dont font preuve les citoyens se fait largement remarquer. Néanmoins, les bénévoles et citoyens se retrouvent trop souvent empêchés dans leurs démarches. Le lendemain d’une rafle policière au Parc Maximilien, les hébergeurs tentent de retrouver les migrants arrêtés. Il faut compter ceux qui se sont fait embarquer, ceux dont on a perdu la trace, savoir qui a réussi à être logé et où. Au parc, un migrant de 21 ans me raconte la situation avec beaucoup de légèreté : « Il est ennuyant le petit Théo, il ne nous laisse jamais tranquilles. Puis ce grand bâtiment (l’Office des étrangers), on serait mieux sans aussi. Il nous amène plein de problèmes et en plus, il nous cache le soleil  », un sourire las et les yeux brillants à travers la nuit.

Les amis de Clara et Chloé, au début gênés de rester à la colocation, sortent finalement peu en raison des rafles. Ils craignent la police, les contrôles, les arrestations. Clara décrit une peur tellement forte qu’ils ne veulent même pas donner leur vrai nom, ni la moindre information à propos d’eux, pas même à la Plateforme Citoyenne. Au fur et à mesure, Clara remarque que ça va mieux ; elle continue de leur proposer diverses activités : « Vu qu’ils ne sortaient pas, ils ont trouvé toutes sortes d’activités pour se distraire à la colocation. Un soir, je suis rentrée, ils avaient mis du vernis et s’étaient déguisés, c’était super marrant ! ».

Ce qui est moins marrant, c’est que les filles ont remarqué que leurs quatre invités n’ avaient pas la moindre idée des droits qu’ils pouvaient obtenir en Belgique. « Depuis le début, quand on a appris qu’ils voulaient rejoindre l’Angleterre, on a essayé de les mettre au courant de leurs droits. J’essaye de les informer le plus possible, de les aider dans leurs démarches, mais ils ne me suivent pas. J’essaye alors de comprendre pourquoi ils veulent tant aller en Angleterre. Deux d’entre eux restent déterminés à vouloir partir, tandis que les deux autres commencent à être tentés de rester en Belgique s’ils le peuvent ».

En revanche, la jeune Erythréenne qui logeait chez Louise et ses amies semble, du haut de ses 16 ans, tout à fait au courant de ses droits en Belgique. Celle-ci pensait être à Londres lors de son arrivée à Bruxelles. « Elle venait de Suisse et un passeur a pris tout son argent. Elle devait être amenée à Londres mais son voyage s’est arrêté à Bruxelles » précise Louise. Londres est toujours perçue comme un « Eldorado » par cette jeune fille et de nombreux autres migrants. Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux ont déjà de la famille ou des amis à Londres. Des repères précieux, qu’ils n’ont pas en Belgique. Des histoires rapportées aussi, qui renforcent l’idée selon laquelle ils auraient plus de chances de trouver un travail en Angleterre. 

Lire aussi notre dossier : “London, my dream”

CHAPITRE 9 : La séparation 

La partie la plus difficile de l’accueil survient les lendemains. Les jours de séparation. Selon Louise : « le plus dur, c’est aussi de rencontrer quelqu’un pour une nuit et de ne pas savoir si on le reverra par la suite ». Le lendemain de leur premier accueil, elle et ses colocataires sont allées déposer leur jeune invitée Erythréenne au parcMaximilien. Lieu d’allers-retours infinis. L’impact psychologique de la rencontre frappe au moment de se dire au revoir. « C’est dur de la lâcher dans la nature. On ne sait pas si on a réussi à bien se comprendre. On ne sait pas vraiment où elle va aller, ni si on aura des nouvelles » explique Céline. Louise a le numéro de téléphone de la jeune migrante, elles se contacteront par la suite, bien que la barrière de la langue se fasse davantage sentir au bout du fil. L’adolescente était toute de même contente de l’entendre et semblait bien se porter. Elle prévoyait toujours de partir en Angleterre. Si elle n’y arrive pas, elle ira en Allemagne.

Nos verres sont vides. Clara, moins enjouée que dans ses explications précédentes, m’explique avoir eu beaucoup de mal émotionnellement : « Combien de fois avons-nous dû les raccompagner au parc le matin ? “Combien de fois avons-nous dû leur dire au revoir ?” Et combien de fois, sommes-nous revenues quelques heures plus tard pour les récupérer ? ». Elle a d’ailleurs fini de leur dire au revoir et n’imagine plus vraiment voir partir ses quatre compagnons, même si elle reste consciente de leur envie d’Angleterre.

 

Les invités d’une soirée ne sont pas plus difficiles à quitter. « C’est difficile parce qu’on se sent tout de même impuissant. C’est déjà un petit geste, mais on aimerait faire tellement plus » déclare Louise. Les adieux se font avec de grands sourires et des yeux qui brillent : « Ils me disent merci pour l’accueil et la soirée, ils sont très heureux de nous avoir rencontrés. Je leur ai préparé deux Tupperware pour le midi et donné de grosses écharpes pour qu’ils aient moins froid. Ils ont aussi mon numéro et savent qu’ils sont les bienvenus pour revenir ». Et s’ils ne reviennent pas ? Victoria reste pensive face à cette question, avant de conclure :« Au prochain qui viendra et que je pourrai aider ».

 
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Au coeur du match avec les Belgian Patriots

Il est 18 heures. Les premiers supporters arrivent. Il pleut et le stade est encore presque silencieux. Des food trucks...

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