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battle danseurs hip-hop
27
Fév
2017

Il aura fallu 15 ans aux cultures urbaines (rap, hip-hop, graffiti) pour s'affirmer. Les voilà adoptées par la société, dans une version édulcorée.

Photo : CCN Créteil

Il aura fallu 15 ans aux cultures urbaines (rap, hip-hop, graffiti) pour s'affirmer. Les voilà adoptées par la société, dans une version édulcorée.

27 Fév
2017

Cultures urbaines : de la différence à la reconnaissance

Nicolas Macé est professeur d’éducation physique et sportive et membre de nombreuses associations de hip-hop ou de graffitis. Il a longtemps travaillé sur la question des cultures urbaines, puisqu’il a écrit deux mémoires sur le sujet pendant ses années universitaires. Pour lui, cette culture de la rue a révolutionné l’art. “Les cultures urbaines ont beaucoup évolué depuis plus de 30 ans maintenant. Que ce soient les graffitis, le rap, ou encore le hip-hop, toutes ces pratiques venues de la rue se sont aujourd’hui démocratisées. Elles ont permis aux banlieues d’avoir accès à la culture”. Ce phénomène a débuté avec des groupes “classiques” comme NTM dans les années 80. Ils s’inspiraient du rap américain des années 60 qui empruntait des samples (extraits de mélodies) de soul music et de jazz.

Doc Gynéco est l’exemple qui montre que ce rap américain a beaucoup influencé les banlieues françaises. Avec des textes adoucis et plus commerciaux, son premier album “Première consultation” en 1996 le fera connaître au grand public et deviendra l’un des albums de rap français les plus vendus en France avec plus d’un million d’exemplaires. “C’est un des exemples de la “révolution” de l’art par la rue. Si on se rappelle, en 1998 les joueurs de l’équipe de France écoutaient déjà ça, ils étaient le reflet de la société”, explique Nicolas Macé.

Il s’agit donc d’une évolution actée, et qui se poursuit : “Ces pratiques sont maintenant reconnues dans le milieu artistique, cela ne fait aucun doute.” Aujourd’hui il y a des artistes mondialement connus comme les graffeurs Obey, blu, ou encore Space Invader. Ce n’était pas le cas il y a encore quinze ans » raconte-t-il.

Danse hip-hop

L’évolution du hip hop, passé en trente ans de la rue aux salles de spectacles. Photo : CCN Créteil

Aujourd’hui, la nouvelle génération de rappeurs ne conteste pas, mais raconte sa vie et celle de ses amis”.

Le rap lui aussi, a évolué. Mais pour certains, il a surtout changé. Ces dix dernières années, un chambardement est intervenu dans le milieu. Lorsque l’on parle de rap, de slam ou de beatbox, on pense toujours que les paroles revendiquent quelque chose contre les politiques ou l’ensemble de la société.

Des groupes de rap comme IAM ou NTM en sont les symboles. Des textes engagés, qui contestent la société et défendent une identité. “Nous pouvons nous poser la question. Stromae par exemple, représente-t-il une nouvelle génération du rap ?” se demande Nicolas Macé. Il ajoute : “Aujourd’hui, la nouvelle génération de rappeur ne conteste pas, mais raconte sa vie et celle de ses amis”.

Des pratiques qui se sont démocratisées

Selon lui, les cultures urbaines ne sont plus marginalisées. Elles ne sont plus assimilées au vandalisme comme elles pouvaient l’être autrefois. Que ce soit en rap, en hip-hop ou en graffitis, la société a accepté ces pratiques culturelles en tant que telles. Les jeunes générations ont une volonté de création qui s’est décuplée, ce qui a permis à des milliers de personnes de se produire.

Pour Olivier Nkumu, graffeur amateur et membre d’associations comme Roulé-Boulé ou Rosa Parks, cette évolution est notamment due à l’expansion d’internet : “Les cultures urbaines n’ont jamais été très médiatisées. Par exemple Kamini ne venait pas de la banlieue parisienne, il venait de la campagne. Dans les années 80, personne ne l’aurait écouté. Mais grâce à la création des premiers médias sur ces thèmes urbains, puis au développement de l’internet à la fin des années 2000, il a pu se faire un nom”.

De nos jours, les cultures urbaines ne se résument plus aux banlieues. Le succès de cette culture populaire a permis la création de chaines de radio ou de télévision dédiés à ce milieu. On parle alors de Skyrock (1986), Mouv’(1997), Trace Urban (2003) ou encore MTV Pulse (2007).

Chanteur de hip-hop au micro de Skyrock

La création de la radio Skyrock a permis la médiatisation de rappeurs comme Nekfeu. Photo : skyrocket.com

Une immense partie du jeune public semble depuis lors concernée par le phénomène : “Même dans les écoles privées où l’on retrouve majoritairement des blancs, en CM1 ou CM2, les jeunes écoutent déjà des rappeurs comme Soprano”, déclare Nicolas Macé. Ce n’est donc pas un hasard si des rappeurs comme Nekfeu, Giorgio, Orelsan ou Gringe ont vu le jour, avec des textes radicalement différents de ceux que l’on pouvait encore entendre il y a une dizaine d’années. “Pour avoir régulièrement croisé Orelsan, je sais que c’est quelqu’un qui ne vient pas de la banlieue, mais plutôt des pavillons. Sa mère était professeure et son père directeur de collège. Même le fils de Nicolas Sarkozy s’est mis au rap. De fait, les sons utilisés sont très classiques, mais les textes ont radicalement changé. Il n’y a plus ce qui faisait l’essence du rap : la revendication. Chacun défend sa propre identité”, estime Nicolas Macé.

Vers un adoucissement 

Les derniers rappeurs contestataires sont eux-mêmes devenus plus softs, avec des paroles édulcorées. A l’instar des Abd al Malik, Booba ou encore Kerry James. Les rappeurs comme les graffeurs n’ont plus de revendications particulières, les productions sont devenues multi-culturelles. Selon Olivier Nkumu, cet adoucissement a commencé au milieu des années 2000, quand le rap a commencé à être moins sombre, plus dansant et plus joyeux, comme en 2006 avec les concerts des groupes Saian Supa Crew. “C’est dans ces années-là que la vision du rap a changé”, confie Olivier Nkumu.

graffiti en rue

Un poteau peint par l’association Roulé-Boulé à la demande d’une mairie. Photo : roulezboulez.wordpress.com

Les villes, les mairies, demandent aujourd’hui à des graffeurs amateurs ou professionnels de venir peindre des murs, des bancs, de créer. Tout le monde s’est adapté à cette nouvelle forme d’art, ce qui donne lieu à toujours plus de création. Plus besoin de venir de la banlieue pour pouvoir graffer, danser, rapper. Une démocratisation du graffiti par laquelle les productions sont passées du statut de dessins “sauvages”, souvent interdits, à un statut artistique reconnu, comme l’association Aero 10 par exemple.

“Qu’elle soit du 93 ou de Lozère, une personne aura les mêmes chances de réussir”

Cette évolution, on la retrouve aussi dans le monde du hip-hop : “Il y a de plus en plus de jeunes créateurs. Par exemple, les compagnies Aktuel Force et Käfig ont été les premiers groupes de danse hip-hop à faire de la danse contemporaine. Au début, ils étaient comme tout le monde, c’était des jeunes qui se retrouvaient dans la rue pour danser ensemble. Aujourd’hui, on les retrouve dans des salles de théâtre pour des spectacles de danse !” raconte Nicolas Macé. Les gens peuvent aujourd’hui vivre de ce qu’ils aiment, aussi bien en tant que rappeurs qu’en tant que graffeurs ou danseurs.

La société s’est appropriée les cultures urbaines. Qu’elle soit du 93 ou de Lozère, une personne aura les mêmes chances de réussir”, déclare Olivier Nkumu. Ces différentes pratiques sont en train de se pérenniser et les artistes sont reconnus pour leurs productions. Des musées du street art qui ouvrent, des spectacles de hip-hop… Pour Nicolas Macé, il s’agit bien d’une réappropriation de la rue. “On ne considère plus tout cela comme de simples pratiques urbaines, mais bien comme des pratiques artistiques. La population ne voit plus ce phénomène comme le cliché de la banlieue”, conclut Nicolas Macé.

Thibault Sadargues (Ecole de journalisme de Cannes)

 

Cet article vous est proposé dans le cadre du Carrefour des Écoles, un projet d’échange entre plusieurs écoles de journalisme qui vise à mettre en valeur les productions d’étudiants du monde entier.

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