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16
Fév
2017

Le viol présumé du jeune Théo fait la une. C'est un véritable match entre jeunes et policiers, avec les médias pour arbitres.

Au coeur de la cité de Bobigny, l'affaire Théo nous invite à interroger la façon dont les médias parlent des jeunes et des banlieues. (Photo : Bobigny - CC BY-NC-SA 2.0)

Le viol présumé du jeune Théo fait la une. C'est un véritable match entre jeunes et policiers, avec les médias pour arbitres.

16 Fév
2017

Affaire Théo : les médias, arbitres de l’information

L’un attaque, l’autre répond. Les uniformes se lamentent, les jeunes répliquent. C’est à un véritable match de tennis verbal que l’on assiste autour de l’affaire Théo, du nom de ce jeune qui aurait été violé, frappé et insulté par la police pendant une interpellation. Tout cela serait parti d’un simple contrôle d’identité le jeudi 2 février 2017.

Dans le récit médiatique tel qu’on nous le présente, deux adversaires s’affrontent. D’un côté, la caricature du jeune de banlieue. Avec son training large et sa casquette vissée sur sa tête. Braillant des slogans vulgaires tout en crachant sur le sol. De l’autre, le prototype du policier. L’air hautain et fermé, il refuse de s’abaisser à écouter ces jeunes. Qui sont-ils pour lui répondre à lui, figure d’autorité ? Autour d’un café, au commissariat, il s’amusera avec ses collègues ventripotents, de ces ados qui essayent vainement de résister à l’autorité. Enfin ça, c’est si on écoute la plupart des médias.

De ces clichés résulte un cercle vicieux de la violence. Les jeunes sont révoltés, ils manifestent, ça dégénère. Les policiers arrêtent les manifestants. Ils font des déclarations. Cela révolte les jeunes qui retournent manifester.

Collage d'articles sur l'affaire Théo

Les médias se sont emparés de l’affaire Théo. Le maitre mot : la violence

On parle de ce qui fait vendre

Dans cette affaire, la plupart des médias se contenteraient-ils de parler de ce qui fait vendre : le conflit et la violence ? C’est le problème des entreprises médiatiques actuelles : elles doivent vendre, être rentables. Alors, on fait comme la concurrence : on dit que “la banlieue brûle” (Figaro), on rappel que “l’émeute gronde en banlieue” (Le Point Publique), on parle du “risque d’embrasement de toutes les banlieues de France” (20 minutes), on explique que “pour la police des polices c’est un “accident” pas un “viol” ” (LCI) ou encore on dit qu’il y a “encore une soirée de violence en Ile-de-France et à Dijon” (Le Parisien)… Comme le disait Jérôme Berthaut, docteur en sociologie du journalisme : “Quand vous avez toutes les autres chaînes qui traitent des déviances et que votre chef s’aligne à la fois sur le discours gouvernemental et la concurrence, c’est très compliqué de trouver les arguments pour faire valoir un autre traitement de l’information.”

Et on le voit. Selon un rapport de l’AJP (Association des Journalistes professionnels), presque 70% des articles concernant des jeunes parlent d’eux avec une connotation négative. Et, quand le jeune est représenté dans les médias, il l’est le plus souvent en tant qu'”auteur d’acte répréhensible” (dans 38 % des cas).

On pourrait alors se dire qu’on va innover. S’ouvrir l’esprit. Raconter une autre histoire des banlieues. Celle de tous les jours, pas seulement celle des émeutes. Malheureusement, on ne le fait pas. Pourquoi dépenser du temps et de l’argent pour raconter la vie en banlieue ? Ce n’est pas vendeur, ça ne fait pas le buzz. C’est ce que déplore Julien Salingue, docteur en science politique et co-animateur d’Acrimed (pour Action – Critiques- Médias), “On a l’impression que pour beaucoup de grands médias ces quartiers n’existent que quand il y a un attentat, une mosquée soupçonnée d’être « radicale », des « émeutes », et d’un coup on s’y intéresse. On ne se demande jamais quel est le terreau socio-économique des événements qui peuvent s’y dérouler.”

Le journaliste s’éloigne de son public

Les médias le disent, le dialogue est brisé. Mais très peu proposent de le rouvrir. Parmi ceux-ci, certains médias, comme le Bondy Blog, Street Press, ou encore Spicee mettent en avant les gens et leur vécu. Ils constituent, malheureusement, plus des exceptions que des règles.

collage d'article Bondy Blog, Street Press et Spicee

Certains médias mettent déjà la vie en banlieue au centre de leurs intérêts

On peut se demander pourquoi. Pourquoi plus de médias choisissent-ils de privilégier le discours de la police ? Pourquoi ne prennent-ils pas le temps d’aller dans la rue, d’apprendre à connaître ceux qui la peuplent ? La réponse est en partie dans la question. Le temps. Les médias doivent réagir les plus rapidement possible. Comme le dit Marc Lits, professeur en communication à l’UCL, dans son livre “Du récit au récit médiatique” : “A la rapidité de la rédaction, indispensable pour être en prise directe avec l’événement, s’ajoute la nécessité de la rentabilité, et donc de la diffusion auprès du public le plus large possible.

Alors, pour aller plus vite, le journaliste va demander ses impressions à sa source policière. Il connaît son interlocuteur, ils ont installé une confiance mutuelle. Pour Jérôme Berthaut, les journalistes doivent avoir un contact privilégié au sein des services de police s’ils veulent installer un dialogue. Ils suivent donc les mêmes formations et créent des liens. En fin de compte,”Plus les journalistes fréquentent les policiers, plus ils tendent à reprendre leur vocabulaire et leur façon de penser les quartiers populaires.” Le problème, c’est justement que les journalistes ont souvent tendance à récupérer les informations de la police, au détriment de la rue.

Cependant, à force d’avoir affaire aux attachés de presse des forces de l’ordre, le journaliste en vient à oublier son vrai public. Celui qui, chez lui, va lire ces articles sur les banlieues, rêvant que pour une fois, le journal lui offrirait autre chose qu’un triste spectacle. Et ce lecteur, lisant un énième article sur la difficulté des jeunes en banlieues, va se détacher du média, puisque celui-ci ne reflète pas la réalité du terrain, sa réalité. Rappelons que, parmi les jeunes Belges ayant répondu à l’enquête “Génération Quoi”, réalisée par la RTBF, seul 1% dit avoir une confiance totale dans les médias, contre 80% ne leur accordent que peu ou pas du tout de confiance.

Un journalisme à la hauteur du citoyen

Comme le dit Lewis Wallace, journaliste américain, “Notre boulot, c’est de démonter les mensonges des hommes politiques ; c’est de raconter les histoires des opprimés ; c’est d’être un point de contact entre différents groupes sociaux ; c’est de démontrer la vérité face aux « faits alternatifs » et à l’opacité quotidienne.”

Dans un monde idéal, il faudrait donc envisager une autre façon de faire du journalisme. Qui se met à la hauteur des citoyens. Qui leur donne la parole. Qui leur permet de se sentir concernés. Qui, enfin, partage une histoire complète et nuancée, loin des clichés. Loin du jeune training-casquette qui s’oppose au policier hautain. Grâce à cela, le journaliste pourra, peut-être, regagner la confiance de celui pour qui il écrit.

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