Remy Farge lors d'une présentation des activités du CEC
15
Mar
2017

Rémy Farge explique l'outil pédagogique « Femmes et migrations », à l’intention des élèves du secondaire.

Rémy Farge en présentation. Photos : CEC

Rémy Farge explique l'outil pédagogique « Femmes et migrations », à l’intention des élèves du secondaire.

15 Mar
2017

« Femmes et Migrations » : un outil contre les stéréotypes

L’ONG belge Coopération Education Culture (CEC) a mis sur pied un outil pédagogique à l’intention des élèves du secondaire supérieur : « Femmes et migrations ». Créé en 1977, le CEC s’appuie sur la pensée de Léopold Sédar Senghor qui appelle au dialogue des cultures. Pour Rémy Farge, le coordinateur pédagogique du CEC, il est particulièrement important de parler des migrations féminines en classe, puisque les femmes sont doublement victimes de discrimination. Par ailleurs, les élèves doivent être sensibilisés à ces questions de migrations qui font, plus que jamais, partie de notre quotidien. 

Pourquoi ce focus sur la thématique « Femmes et migrations » ?

Dans la question des flux migratoires, le constat est la féminisation des migrations. A ce propos, nous constatons que les femmes subissent une double discrimination du fait qu’elles sont femmes et immigrées. Les étudiants ne connaissaient pas forcément le terme de double discrimination. Mettre des mots sur des faits permet de mieux les penser. Deux fois plus de stéréotypes amènent deux fois plus de discriminations et donc deux fois plus de raisons de lutter.

Un des grands stéréotypes par rapport aux flux migratoires est que la femme migrante est une femme passive et sous le contrôle de son mari. Or, les recherches montrent que de plus en plus de femmes ont un parcours migratoire autonome et qu’elles sont souvent les piliers de leur famille. Cette nouvelle donnée pose des questions quant aux raisons de partir, quant au parcours et aux conditions d’accueil ici… conditions qui sont bien différentes de celles des hommes. Cela questionne du coup nos sociétés en termes de sexisme et de xénophobie.

En quoi ce projet vous tient-il à cœur ?

C’est vraiment un enjeu fort pour moi parce que, les questions migratoires, tout le monde en parle que ce soit dans les dîners de familles, à la TV, dans les médias. C’est révélateur de notre société. Mais quand on croise les questions migratoires avec des questions de genre, on s’aperçoit que se posent de nouvelles questions. Par exemple, aux USA à la fin des années 80, des recherches sur l’intersectionnalité (ou forme de discrimination multiple que peut subir une personne) ont émergé suite au mouvement du Black feminism. On se rendait compte qu’il y avait dans les discours, antiracistes et féministes, une faille. Les femmes noires ne se retrouvaient ni dans les discours antiracistes parce qu’ils étaient portés par des hommes, ni dans les discours féministes parce que cela concernait principalement des femmes blanches.

L’outil « Femmes et migrations » permet d’avoir une vision plus juste et plus complexe de ces questions. En parler avec les gens, c’est important. Les jeunes se questionnent plus pendant ces ateliers. Un exemple concret parmi d’autres : quand on demande à une fille de dessiner le mot « secrétaire », elle dessine spontanément une femme avec un boss homme à coté et puis elle se dit : « Mince, je suis contre ce genre de stéréotypes et pourtant je le dessine. »

Concrètement, comment fonctionne cet outil pédagogique ?

Il est composé de huit fiches thématiques qui reviennent sur la matière théorique (histoire, géographie,…) car les professeurs se sentent parfois démunis sur ces questions. Le pivot de l’outil, ce sont trois animations. Une première, sous forme d’un Pictionary, a pour but principal de faire émerger chez les élèves, par le dessin, leurs représentations quant à certaines idées liées à la thématique. La deuxième animation consiste en travaux de groupes basés sur différents documents : les participants en tirent les idées fortes et les restituent. Enfin, dans la troisième animation, onze affiches de partis politiques xénophobes ou d’organisations militantes dont on a enlevé le texte, seront analysées.

L’idée, c’est qu’à terme, cet outil puisse être utilisé de manière autonome, c’est-à-dire que les professeurs puissent l’utiliser seuls. Pour cela, nous avons deux modes d’actions : des formations à l’utilisation de l’outil et à côté, pour les professeurs qui le souhaitent, nous faisons un accompagnement de projets connexes, pour développer des élargissements, pour faire autre chose, par exemple voir des films ou même rencontrer d’autres ASBL.

Avez-vous déjà des retours de la part d’enseignants ?

Nous avons des retours plutôt positifs, pour plusieurs raisons il me semble. Tout d’abord parce que l’outil se veut très participatif même s’il est destiné au cadre scolaire. On essaye de changer le rapport entre un professeur, qui détient  le savoir, et les élèves. Ensuite, ce sont des questions d’actualité que l’on aborde lors de l’animation et les élèves ont beaucoup de choses à dire. D’autres retours, ce sont des prises de conscience sur des informations qu’ils ne connaissaient pas forcément. Et des élèves qui disent que cela leur a donné envie d’agir même s’ils ne savent pas toujours comment, c’est un premier pas.

Comment le monde enseignant assume le rôle d’éducation relatif à ces questions de société ?

Le monde enseignant à un rôle important sur les questions de société en générale. Néanmoins, le secteur scolaire n’est pas toujours propice à un développement de l’esprit critique de la part des élèves. Le système scolaire actuel est basé sur un modèle plutôt concurrentiel. On parle de marché scolaire et cela veut bien dire ce que cela veut dire. On sait que le système scolaire est souvent inégalitaire et il peut-être discriminatoire.

Derrière ce système, il y a des professeurs qui doivent suivre un programme rigide. Quelle place reste-t-il pour ce genre de projets ? Certains professeurs qui s’impliquent dans ces projets font un travail bénévole assez important puisqu’ils le font en partie sur leur temps libre. De plus, ils doivent pouvoir justifier que ce projet rentre dans les compétences demandées. Ensuite, il y a une méconnaissance de la part du monde enseignant de l’offre des ONG, et réciproquement. Pour améliorer cette situation, il existe une plateforme fédérale qui s’appelle « Annoncer la couleur », qui fait le lien entre le monde scolaire et le monde associatif.

Que peut-on faire pour améliorer la sensibilisation sur ces questions ?

Les stéréotypes ne sont pas présents que dans les écoles. Les médias sont une source de construction des stéréotypes comme la famille, les amis, etc. Je dirais qu’il y a plusieurs niveaux pour améliorer la sensibilisation. D’abord, aborder le sujet de manière socio-politique. C’est-à-dire informer réellement dans les écoles, les médias. Par exemple, non ! l’Europe n’est pas envahie par les migrants, d’ailleurs l’Europe n’accueille pas toute la misère du monde. Ensuite, il y a aussi la question psychosociale. On a tous des stéréotypes, c’est inévitable. Par contre, comment nous transformons ces stéréotypes en préjugés et puis en actes discriminatoires, nous pouvons y faire attention.

Il faut également remettre en question la tendance à « ghettoïser » du système scolaire belge.  Quand j’anime dans des classes où il n’y a que des élèves blancs de classe aisée, on ne va pas avoir les mêmes discussions que dans des classes où tout le monde a quelqu’un d’immigrés dans sa famille. Il y a aussi les professeurs qu’il faut informer sur les enjeux qu’il y a derrière l’apprentissage des questions migratoires. 

Propos recueillis par Camille Ledune (étudiante de BAC 2)

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