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Des journalistes sur la place communale
24
Mar
2018

Comment réconcilier les médias et les quartiers populaires ? Un premier pas doit se faire chez les journalistes.

Les caméras ont tendance à se braquer sur les quartiers populaires suite à des événements dramatiques.

Comment réconcilier les médias et les quartiers populaires ? Un premier pas doit se faire chez les journalistes.

24 Mar
2018

Et les médias demandèrent à la banlieue de tendre l’autre joue

– « Il y a un énorme fossé entre la vision de la rédaction et la réalité du terrain ».

– « De la part de la direction ou des journalistes ? »

– « De la part de tout le monde. »

Myriam Baele, journaliste à la RTBF et habituée des quartiers populaires bruxellois, m’a confié ses impressions sur la façon dont les banlieues sont médiatisées, juste avant de prendre la parole à une table ronde sur le sujet. Notre dialogue est la parfaite illustration du malaise des médias face à la couverture de certains quartiers de leur propre ville, et ce dans toute l’Europe.

En France, les émeutes de 2005 ont laissé une plaie ouverte dans la relation entre les médias et les banlieues. Durant cette période, beaucoup de journalistes se sont limités à des traitements en surface, à des retransmissions des versions policières et à des discours sécuritaires. Trop peu de médias ont parlé, ou fait parler les quartiers touchés, et le constat n’a pas changé plus de dix ans après.

Le journalisme peinerait à trouver un équilibre dans la couverture des quartiers, trop souvent méprisés ou angélisés. Myriam Baele explique cette tendance bipolaire : “Pour contrebalancer les reportages discréditants, on a commencé à faire des reportages positifs. Le but était de montrer toutes les bonnes choses qui se dégageaient de ces quartiers, mais on ne faisait pas un vrai travail de journalistes en partant avec cette volonté”. C’est ce que Nassira El Moaddem, rédactrice en chef du Bondy Blog, appelle « le super-héros de la banlieue », celui qui sert aux médias à se racheter une bonne conscience.

“Fuck vos interviews, j’aurais pu passer dans vos reportages de chiens”

Résultat ? Une forme de rejet des médias. Le groupe de rap français PNL refuse systématiquement les interviews. Il s’en affiche dans la chanson “Tu sais pas” aux paroles explicites : “Fuck vos interviews, j’aurais pu passer dans vos reportages de chiens”.

Côté belge, on note une forme d’indifférence. Myriam Baele a pris l’habitude d’aller discuter avec les jeunes de quartiers divers. Selon elle, ils sont globalement déconnectés des médias. Toute l’information leur provient des réseaux sociaux, sans aucun recul sur la source. Elle note toutefois une attention particulière sur certains sujets. Alors qu’elle rencontrait des jeunes issus d’immigrations de seconde ou troisième génération, elle a été surprise de les voir s’énerver par rapport à la couverture d’évènements se déroulant dans leur pays d’origine ou dans un pays culturellement proche, tels que le conflit israélo-palestinien ou les élections congolaises.

Pourquoi cette difficulté à couvrir les quartiers ? 

Adrian Garcia-Landa, journaliste indépendant franco-allemand, pointe du doigt quatre causes à la sous-représentation des quartiers ou banlieues dans les médias.

    1. La façon dont les rédactions opèrent leurs choix de sujets. Les journalistes en réunion de rédaction ont tendance à se focaliser sur l’actualité du jour, ou sur des événements prévisibles, habituels. Ce fonctionnement les amène à négliger les quartiers.
    2. Le manque de ressources financières pour envoyer un journaliste prendre du temps sur le terrain.
    3. La complexité du domaine social. Parler des quartiers populaires demande un niveau de maîtrise important : il s’agit d’en comprendre les codes, le fonctionnement et les forces en présence. “Le problème”, explique-t-il, “c’est que ce temps de compréhension est long, trop lourd pour un journaliste en rédaction
    4. La structure de la rédaction et son manque de diversité. A ce sujet, l’Association des journalistes professionnels (AJP) pointe dans un rapport sur la diversité que 75% des journalistes sont “non-issus de la diversité d’origine”. Pour les experts interrogés face caméra, ce chiffre grimpe à 86%. Une moyenne “d’homme blanc dans la quarantaine”. Si le manque de diversité se fait ressentir dans la presse écrite, c’est dans l’audiovisuel qu’elle souffre le plus.
      C’est pourquoi l’AJP a mis en place Expertalia, une plateforme de référencement d’experts issus de la diversité.

Des situations peu comparables d’un pays à l’autre

Il faut éviter toute généralisation et être prudent s’il s’agit de comparer les quartiers populaires de différentes villes. Paris se distingue par sa banlieue et ses logements sociaux placés en périphérie, mal desservis par les transports en commun. Bruxelles maintient ses quartiers populaires au cœur de ses communes. Le croissant pauvre de la capitale belge se situe d’ailleurs juste à côté du centre-ville. La situation géographique différente rend les comparaisons entre les grandes villes difficiles. Toutefois, Bruxelles serait plus proche de Berlin que de Paris au niveau de la disposition de ses quartiers populaires.

Carte du revenu médian à Bruxelles

Le croissant pauvre s’étend sur plusieurs communes, dont Molenbeek, Anderlecht ou Saint-Gilles. Source : Institut bruxellois de statistique et d’analyse.

Faut-il quitter le cercle des médias traditionnels ?

Il est indispensable, avant de poursuivre, de relativiser. Si on observe un problème global dans le traitement des quartiers, nombreuses sont les initiatives pour leur donner la parole. En France, l’émission Périphéries de Édouard Zambeaux sur France Inter donnait la parole aux habitants des banlieues. La vraie force de cette émission résidait dans le temps qu’il prenait pour aller dialoguer sur place.

Pour se faire entendre de manière indépendante, de nombreux organes se forment hors du cercle des médias classiques. Périphéries est ainsi devenu un podcast indépendant, après avoir réussi son financement sur Ulule il y a un peu plus d’un mois. En banlieue parisienne, nos cousins du Bondy Blog représentent un bon exemple d’un média alimenté par des jeunes, localement, et qui traite régulièrement des sujets de société, qu’ils concernent la banlieue ou non. Du côté bruxellois, on peut citer l’émission Radio Maritime qui invite les Molenbeekois à donner leur avis sur l’actualité de leur commune. Notons aussi que certains jeunes s’auto-organisent via des blogs ou sur les réseaux sociaux pour diffuser une info bruxelloise qui leur ressemble. C’est notamment ce que fait Safia Bihmedn, créatrice de la plateforme Brussely.

Prendre le temps

Tous les journalistes rencontrés pointent le manque de temps pour faire leurs reportages, et l’impact de ce temps restreint sur le traitement des banlieues, souvent simplifiées ou caricaturées. Ce constat sonne comme une évidence. Accorder plus de temps serait bien sûr idéal, mais n’est-ce pas utopique dans un contexte où la presse peine à joindre les deux bouts ? Marie-France Malonga, sociologue des médias et spécialiste des représentations sociales et médiatiques des minorités, souligne que « finalement, cette solution est valable pour toute la presse, et pas seulement le problème de traitement des cités ».

Prendre plus de temps nécessite aussi plus d’argent. La question du financement d’un journalisme de qualité reste centrale dans les rédactions, qu’il s’agisse de lancer un nouveau format ou tout simplement de faire perdurer un projet. C’est le défi auquel tente aujourd’hui de répondre le Bondy Blog qui lance une campagne de financement participatif : “nos enquêtes peuvent prendre des semaines, voire des mois. Nous souhaitons enquêter davantage et mieux rémunérer les reporters pour ce travail d’investigation qui permet d’enrichir le traitement médiatique du quotidien, dans nos quartiers.” Cette dernière déclaration dénote une ambition et montre la volonté des jeunes de ne pas laisser dire n’importe quoi sur leurs quartiers. Il s’agit de les traiter comme un lieu de vie commun, composé d’individus hétérogènes et d’histoires uniques.

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