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Tempête de sable au sein d'un convoi US en Irak
19
Oct
2016

L'attaque de Mossoul fait beaucoup de bruit dans les médias. Décryptage avec Pierre-Jean Luizard, expert de l'Irak.

Tempête de sable au sein d'un convoi US en Irak. Photo : Austin King (CC BY-NC-SA 2.0)

L'attaque de Mossoul fait beaucoup de bruit dans les médias. Décryptage avec Pierre-Jean Luizard, expert de l'Irak.

19 Oct
2016

“Mossoul ne sera jamais pacifiée”

Couverture du livre "Le piège Daech" de Pierre-Jean Luizard (2015)

Couverture du livre “Le piège Daech” de Pierre-Jean Luizard (2015)

L’opération pour reprendre Mossoul a été lancée lundi 17 octobre par le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi. Afin de décortiquer cet assaut, mais aussi de mieux comprendre le conflit qui a lieu en Irak, le Bruxelles Bondy Blog s’est entretenu avec Pierre-Jean Luizard, expert de l’Irak et auteur du livre « Le piège Daech ». Rencontre.

Est-ce une surprise que l’attaque de Mossoul survienne à l’aube des élections américaines ? 

Non, mais pas uniquement en raison des élections. Premièrement, Obama a toujours eu une politique de retrait, qui se veut non-interventionniste. Néanmoins, dernièrement, il a du augmenter le nombre de soldats sur le sol irakien afin de défaire l’Etat Islamique (EI) dans les villes de Fallujah et Ramadi. Finir son mandat sur une victoire aussi importante que la bataille de Mossoul, une ville hautement symbolique et stratégique, est un bon point pour Obama. Ceci dit, il ne pourra que refiler le bébé à l’administration suivante, qui va avoir d’énormes soucis à assurer la gestion de la situation post-victoire.

Deuxièmement, le gouvernement irakien, chiite, se devait d’agir car il a été confronté à un nombre grandissant de désobéissances civiles de la communauté chiite. En effet, ceux-ci ont protesté contre le gouvernement qui ne leur garantissait pas des besoins élémentaires, comme l’électricité. La raison ? Ils ont fait de la lutte contre l’EI une priorité et devaient donc agir maintenant de façon concrète pour justifier les conditions de vie désastreuses des Irakiens.

Troisièmement, les Turcs se doivent d’asseoir leur domination sur le nord de l’Irak, afin d’en faire un client potentiel, mais surtout d’empêcher la jonction entre les Kurdes de Syrie et d’Irak.

La situation en Syrie a-t-elle joué un rôle ? 

Effectivement, le contexte en Syrie et les interventions musclées de la Russie ont poussé la coalition à agir en Irak. Les USA ne peuvent pas laisser Poutine agir dans toute la région sans également montrer leur implication dans cette zone. Une intervention similaire à celle de la Russie était donc nécessaire, à l’exception près que le gouvernement irakien est reconnu par la communauté internationale, ce qui n’est pas le cas du régime de Bachar Al-Assad.

Quelles sont les principales forces en présence à Mossoul ? 

D’abord, il y a l’armée irakienne : celle-ci, accusée à juste titre de nombreuses exactions, avant la prise de pouvoir de l’EI à Mossoul, n’a pas une capacité offensive très élevée. Pour combler ce manque, elle a recruté des milices chiites qui sont sans foi ni lois. Elles ont notamment commis des exécutions très sommaires de jeunes hommes accusés d’avoir rejoint les rangs de l’EI.

Ensuite, il y a les peshmergas kurdes, désirant obtenir plus de territoires afin de devenir des interlocuteurs obligés en vue de l’indépendance. Ceux-ci n’ont cependant aucune légitimité pour reprendre une ville arabe en Irak. En effet, ils ont procédé à des épurations ethniques des arabes, par exemple à Kirkouk, ce qui rappelle ironiquement celles commises à l’encontre des Kurdes sous Saddam Hussein.

Carte de l'Irak et ses pays limitrophes ( auteur : Finishing school ; licence : CC BY-NC 2.0)

Carte de l’Irak et ses pays limitrophes. Photo : Finishing school (CC BY-NC 2.0)

Les Turcs ont également un rôle à jouer…

Ceux-ci veulent une frontière sud-orientale la plus faible possible, afin d’étendre leur influence sur cette zone. Autrement dit, ils veulent faire de Mossoul et sa région des clients supplémentaires. Volonté d’autant plus marquée par le lien historique avec Mossoul, puisque la région possède de nombreuses communautés turcophones.

Enfin, on retrouve la coalition internationale, menée par les USA, qui a un pied chez chacun des protagonistes. En effet, on sait qu’ils arment et entraînent l’armée irakienne et les Kurdes au sud de la ville. Au nord, la Turquie arme, quant à elle, des milices arabes sunnites, au niveau de Bashiqa.

Toutes ces communautés ont des intérêts complètement divergents qui servent l’EI. Même si ce dernier sera probablement défait, entraînant la fin du khalifat, une guérilla va s’installer dans la ville qui n’est pas près d’être pacifiée.

Que va-t-il advenir de Mossoul, mais surtout de ses habitants ? 

L’affrontement qui se prépare va opposer, d’une part, une armée irakienne connue pour ses débordements et ses exactions et, d’autre part, une population mossouliote dont la majorité a prêté allégeance à l’EI. Autrement dit, Mossoul ne sera jamais pacifiée. Nous allons assister à des combats très violents et la ville restera un terrain de djihad (attentats, attaques contre l’armée, représailles).

Est-ce que l’on va assister à un changement de stratégie de l’EI ? 

Ce changement a déjà eu lieu. Daech est en train de se déterritorialiser face à la pression qu’il connait de toutes parts. Les djihadistes se disséminent donc partout dans les zones arabes de façon moins concentrée. Cela donne lieu à une recrudescence des attentats partout en Irak et ailleurs, dans des zones où ils sont exclus (Bagdad, villes chiites, Occident). L’activité terroriste a donc repris de façon cachée et moins frontale.

Quelles sont d’après vous les raisons du succès de l’EI ?

C’est avant tout l’effondrement des Etats, et notamment celui de l’Irak. Les Etats ont perdu leur légitimité aux yeux de toute une partie des Irakiens, car ils sont dirigés sur une base confessionnelle et non citoyenne. Si les sunnites ont eu la mainmise sur l’Etat pendant un siècle, c’est maintenant au tour des chiites. Les sunnites se sont donc retrouvés exclus et marginalisés par les dirigeants chiites et sont tombés dans les bras de Daech (ndlr : organisation exclusivement sunnite). On se retrouve dans une situation où les deux partis seraient prêts à assister à l’effondrement de leur Etat plutôt que de reconnaître l’autorité adverse.

Pourquoi assiste-t-on à un conflit aussi fort entre sunnites et chiites partout dans le Moyen-Orient ? 

Les raisons de cette guerre confessionnelle généralisée sont modernes. Elles viennent du fait que les communautés chiites duodécimaines (ndlr : reconnaissant douze imams) veulent dominer socialement et politiquement. Cela a donc provoqué un mouvement d’émancipation au milieu du 20e siècle qui aurait dû être accueilli, en raison de sa base citoyenne, par les Etats. Au lieu de ça, ce mouvement s’est heurté à une forte répression, donnant lieu à des affrontements politiques, mais aussi civils. Aujourd’hui, chiites comme sunnites sont convaincus de ne plus pouvoir vivre côte à côte. Cette guerre a déjà fait entre 800.000 et 1.000.000 de morts et ce n’est pas fini. Bagdad, autrefois mixte, vit maintenant dans la peur de l’autre. Les minorités se terrent dans certains coins de la ville et la mixité n’est plus qu’un lointain souvenir.

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