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Web app "The Power Players"
08
Avr
2016

La Belge fait partie des 370 journalistes qui ont révélé, avec l’ICIJ, le plus grand scandale financier mondial.

Delphine Reuter a participé à l'élaboration de l'application web "The Power Players" (Les Hommes de pouvoir).

La Belge fait partie des 370 journalistes qui ont révélé, avec l’ICIJ, le plus grand scandale financier mondial.

08 Avr
2016

PANAMA PAPERS. Delphine Reuter : « Le journalisme d’investigation doit perdurer dans un tel monde »

Le consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) est à l’origine du scandale qui secoue le monde depuis dimanche 3 avril. L’organisme, par le biais du Süddeutsche Zeitung, a eu accès à une importante masse d’informations : près de 11,5 millions de fichiers provenant du cabinet panaméen Mossack Fonseca, spécialiste de la domiciliation de société offshore. Ils révèlent que des chefs d’État, des milliardaires, des sportifs, des personnalités, mais aussi des milliers d’anonymes, ont eu recours à des montages pour dissimuler leur argent.

La Belge Delphine Reuter, membre de l’ICIJ, a participé à cette enquête de grande ampleur. Elle n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai. Elle avait déjà participé au scandale LuxLeaks et à l’enquête européenne sur le trafic maritime des migrants parue dans La Libre début mars. Rencontre avec une passionnée de l’investigation, également coordinatrice des formations en journalisme au sein de l’IHECS Academy.

Vous faites partie du consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine des révélations sur les « Panama Papers ». Quelles sont les origines de cette organisation ?

L’ICIJ est une organisation “non-profit” (c’est-à-dire sans but lucratif) créée en 1997 par un journaliste américain, Chuck Lewis, sous forme de projet rattaché au Center for Public Integrity, à Washington D.C. Il traite de dossiers financiers de taille comme celui des Panama Papers, mais aussi des manquements d’institutions internationales comme la Banque mondiale, le crime organisé, etc. La rédaction principale de l’ICIJ est toujours située dans la capitale des États-Unis, près de vingt ans après sa création. L’objectif de l’ICIJ est de faire collaborer des journalistes à travers le monde sur des investigations de longue durée afin d’en décupler l’impact et dépasser les limitations régionales ou nationales. L’approche de Marina Walker, directrice adjointe de l’ICIJ, est le “radical sharing”: les journalistes se partagent les informations. Il n’y a pas d’exclusivité, si ce n’est l’exclusivité partagée. Si un média rejoint l’ICIJ, il doit tout d’abord accepter son mode de fonctionnement.

Comment avez-vous intégré l’ICIJ ?

Je suis journaliste freelance et l’ICIJ fait appel à moi en 2014 pour travailler sur le projet LuxLeaks. Je faisais principalement de la recherche et du datajournalisme. L’enquête sur les « PanamaPapers » est ma cinquième collaboration avec l’ICIJ.

Quel a été votre rôle dans cette enquête sur les Panama Papers ?

J’ai surtout travaillé sur l’application “Power Players” (Les Hommes de pouvoir) avec Emilia Diaz-Struck, basée à Caracas, mais aussi avec Mar Cabra, basée à Madrid, et Will Fitzgibbon, Martha M. Hamilton, Richard Sia, Peter Smith, Marina Walker, tous basés à Washington, et d’autres journalistes freelance.

 

 

Dès le départ, l’idée a été de choisir, parmi toutes les personnalités qui étaient présentes dans les données, quelques exemples de personnes exposées politiquement : chefs d’État, anciens ou actuels, ministres, proches de ces derniers (amis, associés, etc.). Ensuite, nous nous sommes divisé le travail en interne. Mon rôle était de passer en revue les informations mises à notre disposition, via des plateformes sécurisées, et d’écrire de courts textes résumant comment ces personnes ont utilisé le mode offshore, avec des mots simples. Ensuite, nous avions un processus rigoureux de fact checking et de relecture. Enfin, une fois que tous les éléments ont été rassemblés dans un même tableau, celui-ci a été lu par un programme informatique pour être publié en ligne via cette application.

Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans l’investigation ?

J’ai envie de dire : pourquoi pas ? Selon moi, c’est la motivation qui compte avant tout, bien plus que le budget pour tenir le coup sur le long-terme ou le temps nécessaire pour vraiment aller au fond des choses. Il faut savoir rester convaincu que le sujet choisi en vaut la peine, que cela aura un quelconque impact positif. Les journalistes qui débutent dans l’investigation, et même les journalistes avec des années d’expérience, doivent continuer à trouver cette même motivation parce que leur travail, bien fait, est salutaire.

Mais l’investigation, ce n’est pas que des enquêtes mondiales qui prennent des mois. Ce n’est pas toujours facile de savoir où on va. Il faut pouvoir trouver des personnes qui pensent de la même manière, qui ont la même approche. Dans une collaboration comme celle mise en place par l’ICIJ, on est portés par la force du nombre. On peut tout de suite sentir qu’on fait partie d’un groupe de journalistes “like-minded”. La collaboration et la confiance s’installent de manière naturelle. Je pense que c’est pour ça que l’ICIJ a un tel succès.

Cette enquête témoigne d’un travail de grande ampleur. Qu’est-ce qui en fait sa particularité ? 

La taille des informations à traiter est telle qu’il a fallu mettre en place plusieurs plateformes de collaboration, avec des objectifs différents. Comme beaucoup d’autres, je suis convaincue que la technologie peut être au service de l’investigation et, dans le cas de cette enquête, le nombre d’outils qui sont entrés en jeu est phénoménal. L’aspect primordial, et ce à quoi les journalistes doivent faire le plus attention selon moi, c’est la sécurité : protéger ses sources, ses informations, ses canaux de communication.

Pensez-vous que le journalisme d’investigation peut perdurer dans un monde où l’instantanéité est devenue importante ? 

Le journalisme d’investigation doit perdurer dans un tel monde. Mais ce n’est pas le seul type de journalisme qui est remis en cause. La base de tout bon travail journalistique, c’est de pouvoir prendre son temps. Je ne vous apprends rien en vous disant ça, pourtant, ça mérite d’être répété. Quels que soient les moyens que chacun choisit pour s’informer, on doit pouvoir continuer à se poser les bonnes questions et trouver des façons innovantes d’aller chercher les réponses.

 

Cinq journalistes belges collaborent avec l’ICIJ

En Belgique, trois membres effectifs belges sont repris sur le site web de l’ICIJ : Alain Lallemand, journaliste au Soir, qui l’a rejoint en premier il y a une quinzaine d’années ; Kristof Clerix, de Knack et Lars Bové, du Tijd. Xavier Counasse, du Soir, a lui aussi travaillé ces dernières années aux côtés d’Alain Lallemand, notamment depuis LuxLeaks. Joël Matriche, également du Soir, a rejoint l’équipe de journalistes belges pour les Panama Papers.

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One Response to “PANAMA PAPERS. Delphine Reuter : « Le journalisme d’investigation doit perdurer dans un tel monde »”

  1. sir.marc.marion@gmail.com' MARION dit :

    Bonsoir,

    Bravo pour le travail.
    Néanmoins, pour quel motif censurez-vous vous-mêmes les résultats?
    A quel titre vous substituez-vous aux autorités (police, fisc et magistrature) pour déterminer qui doit ou non être poursuivi?
    Il y a peu, le parlement était suspecté de vouloir empêcher la justice de faire la lumière à propos d’un député de Seraing.
    En ira-t-il de même avec l’ICIJ?

    Bien à vous,

    M. MARION

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