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01
Déc
2017

Avez-vous remarqué que les noms de plusieurs rues bruxelloises évoquent des métiers anciens. Que sont-ils devenus ? Rencontre avec l'historien Roel Jacobs.

Selon Roel Jacobs : « La ville ne prend pas du tout la place à laquelle elle a droit dans l’histoire de notre région. »

Avez-vous remarqué que les noms de plusieurs rues bruxelloises évoquent des métiers anciens. Que sont-ils devenus ? Rencontre avec l'historien Roel Jacobs.

01 Déc
2017

Sur les traces des anciens métiers dans les rues de Bruxelles

Qui ne s’est jamais baladé à Bruxelles en scrutant les noms de rues, tout en se demandant si les métiers de tanneur, de sellier ou de fripier existent toujours ? Qui ne s’est jamais posé la question : y a-t-il toujours des bouchers rue des Bouchers ? Qui ne s’est jamais demandé pourquoi les rues portaient de tels noms ?

Ces questions simples nous ont amenés à arpenter les rues de la ville en essayant de découvrir des informations sur les métiers et de comprendre pourquoi certaines rues portaient leur nom. Nous sommes partis à la chasse aux métiers anciens. Et là, quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous avons découvert qu’il n’y avait plus aucun tanneur dans la rue des Tanneurs ; aucun orfèvre dans la rue des Orfèvres, aucun chaisier dans la rue des Chaisiers, aucun boucher… Vous aurez compris.

Avec ce constat en tête, nous nous sommes rendus aux archives de la ville de Bruxelles, qui se trouvent, devinez où… rue des Tanneurs. Nous en sommes ressortis deux heures plus tard avec des anecdotes sur certaines rues mais surtout, le numéro de téléphone de Roel Jacobs, un historien spécialiste des rues de Bruxelles. L’homme de la situation !

Roel Jacobs est juriste de formation, mais passionné depuis son plus jeune âge par l’histoire de Bruxelles et ses complexités. Il lui dédie dorénavant son temps et ses écrits. Grand connaisseur de sa sous-estimée Bruxelles, il nous en a livré les détails les plus surprenants et passionnants.

« La ville ne prend pas du tout la place à laquelle elle a droit dans l’histoire de notre région. »

Roel Jacobs nous apprend que les noms des rues ont connu plusieurs évolutions. Au Moyen Âge, les habitants et commerçants se rassemblaient sur des lieux pour vendre et acheter différents produits. Ces marchés étaient plutôt organisés dans le centre-ville, où les populations les plus fortunées venaient faire leurs achats. Les métiers étaient par ailleurs regroupés : tous les cordonniers se retrouvaient dans la même rue. Il y avait autant de cordonniers que nécessaire pour chausser les Bruxellois et ces derniers se rendaient dans la rue des cordonniers en sachant ce qu’ils allaient y trouver. Une concurrence féroce ? Non, selon Roel Jacobs : “On peut mettre tous les cordonniers dans une seule rue parce qu’ils ont l’obligation de produire la même qualité, pas moins bon mais pas meilleur non plus. Et donc il n’y a pas de concurrence que le type soit le premier ou le dernier dans la rue.”

Les lieux choisis pour l’implantation des métiers ne l’étaient pas au hasard. Certains métiers tels que les tanneurs devaient être tenus le plus éloigné possible du centre en raison de la puanteur que ce travail dégageait. Ils avaient également besoin d’énormément d’eau, d’où leur installation à l’actuelle rue des Tanneurs puisque la Seine passait originellement sous le boulevard Lemonnier.

Quant aux bouchers, ils étaient eux aussi regroupés, tout en s’installant à proximité des autres professions de leur secteur.

Etymologiquement, les bouchers élevaient et découpaient des boucs. Par bouchers, on entendait aussi toute forme de traitement de la nourriture.  Il y avait également un lien entre l’Eglise et les bouchers. En effet, à cette époque, la religion catholique empêchait ses fidèles de manger de la viande pendant près de la moitié de l’année, comme le vendredi, avant Noël, Pâques et d’autres fêtes catholiques, bien plus nombreuses alors qu’aujourd’hui. Les « poissonniers » s’en sortaient donc très bien. L’un des ancêtres de la Reine Paola était d’ailleurs un poissonnier de la rue des Bouchers nommé « Mosselman » (l’homme aux moules). Aujourd’hui, ces métiers liés à la boucherie se sont déplacés du côté des abattoirs d’Anderlecht, où se trouvent en outre des écoles de vétérinaires, des marchands de cuirs et autres activités se rapprochant de près ou de loin de l’abattage.

« Un nom historique correspond toujours à une réalité. C’est jamais un truc qui a été inventé par un fonctionnaire ou par une instance officielle. »

Au Moyen Âge, il n’y avait pas de noms de rues officiels et la langue dominante était le néerlandais. On parlait de lieux-dits, de ponts, de marchés, de couvents. Les gens se promenaient dans la rue en disant ce qu’ils voyaient pour désigner l’endroit où ils se trouvaient. A partir de la Révolution française, ces appellations sont devenues des noms officiels.

Au dessus de la place du Jeu de Balle, aussi appelée place du Vieux Marché, il y a la cité Hellemans. Le Vieux Bloc de logements sociaux est implanté sur cinq rues : celles des Orfèvres, des Chaisiers, des Brodeurs, des Charpentiers et des Tonneliers. Tiens, tiens…. Ces métiers n’étaient pourtant pas forcément ceux des habitants du quartier ! En effet, le quartier des Marolles a adopté son caractère populaire et ouvrier durant le 19e siècle. A cette époque, il n’y avait que les catholiques et les libéraux au pouvoir en Belgique et toute la branche des ouvriers commençait à se révolter à cause des conditions déplorables dans lesquelles ils vivaient. Alors les autorités ont créé ces cinq rues, sous la forme d’un quartier pour loger des habitants défavorisés. Et ils ont arbitrairement donné des noms de métiers ouvriers à ces rues.

La rue des Tanneurs, elle, a une véritable raison d’être historique. Elle se trouve à l’extérieur du premier mur d’enceinte qui s’arrête à la rue des Alexiens alors que le second mur d’enceinte a été construit au niveau de la petite ceinture. Par ce second mur, un espace incroyable a été ajouté à la ville de Bruxelles. Il fallut cinq siècles pour que cette zone soit habitée, si bien qu’au 19e siècle, une rue parallèle à la rue des Tanneurs vit le jour ; la rue Terre Neuve. Celle-ci se trouvait sur le bord de la Seine. C’est pour cette raison que l’industrie textile s’y est implantée, sous forme de blanchisseries qui, elles aussi, avaient besoin du contact avec l’eau.

Les Wallons diront Liège, les Flamands diront Gand, mais la ville la plus industrielle jusqu’à la moitié du 19e siècle était Bruxelles. Bien que Liège ait une très grande industrie sidérurgique et que Gand se soit spécialisée dans le textile, Bruxelles formait le centre industriel le plus développé de Belgique.

La ville était d’ailleurs fondamentalement bilingue. Mais rien ne sert de chercher la correspondance entre le nom francophone et le nom néerlandophone d’une même rue : souvent, ils ne coïncident pas. En témoigne la Grand-Place qui se traduit Grote Markt. C’est une particularité de notre ville, dont les murs semblent résister aux querelles linguistiques.

Bruxelles a une histoire incroyable que l’on ne soupçonne même pas ; pourtant quelques petits détails sont visibles pour ceux qui prennent le temps de les regarder. La prochaine fois que vous irez à la rue des Bouchers, n’oubliez pas de regarder les bites d’amarrages qui se trouvent sur les côtés de la rue : ce sont les vestiges d’un marais, les vestiges d’une Bruxelles oubliée.

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