20
Nov
2014

Retour sur le passé douloureux des enfants nés de rencontres entre missionnaires belges et femmes africaines.

Retour sur le passé douloureux des enfants nés de rencontres entre missionnaires belges et femmes africaines.

20 Nov
2014

GRAND ANGLE. Cachez ces mulâtres que je ne saurais voir

« Dieu a fait l’homme blanc et l’homme noir. Le diable a fait les métis ». Cet adage, Regina Nabashekage l’a souvent entendu dans son enfance. Née en 1933 à Bukavu, au Congo, d’un père belge et d’une mère congolaise, elle trouve difficilement sa place dans la société, rejetée à la fois par la communauté africaine et la communauté européenne. Rapidement, comme des centaines d’autres enfants métis, elle est séparée de sa famille par l’administration coloniale et envoyée dans un internat dédié aux Métis.

Extrait de la rencontre avec Regina Nabashekage, née d’un père belge et d’une mère congolaise :

C’est à la fin du XIXe siècle que la question du métissage colonial se pose au sein de l’administration belge. Les Métis sont appelés « mulâtres », ce mot étant dérivé de « mulet », c’est-à-dire le fruit d’une union entre un âne et une jument. À l’époque, la loi interdit à un homme belge d’épouser une femme indigène. Il y a, parfois, des unions d’amour, mais les couples vivent alors sous une énorme pression sociale. Le plus souvent, les coloniaux engagent des « ménagères » qui vivent en concubinage avec eux pendant leur affectation sur place. Quant aux tâches domestiques, elles sont souvent attribuées à des « boys ».

Les Métis, issus de ces relations consenties ou forcées, représentent aux yeux de l’État belge une menace la pérennité du système colonial. Les propos, en 1930, de Pierre Nolf (scientifique et politicien belge) sont représentatifs de la mentalité de l’époque : « Ces unions (entre un Blanc et une Noire) ne sont généralement pas heureuses pour ceux qui les contractent. Elles produisent des métis qui, n’étant d’aucune des deux races, forment un élément social instable et mécontent. Elles sont une grave menace pour l’avenir de la race blanche, qui ne restera capable de remplir la mission civilisatrice qu’à la condition de préserver la qualité de son sang ». Cette peur du potentiel de révolte des Métis est aussi liée à un mouvement qui s’est déroulé au Canada en 1870 : David Riel, dont la mère était indigène, avait entraîné un soulèvement des Métis pour se plaindre de leurs conditions.

Malgré la peur d’une révolte, les colons nourrissent l’espoir de créer une nouvelle « race » qui serait plus intelligente et offrirait un meilleur rendement que la race noire, tout en étant moins coûteuse que la race blanche. Pour cette raison, les mulâtres se voient accéder à une certaine forme d’éducation. Ils ne sont pas autorisés à s’inscrire dans les écoles réservées aux Blancs avant 1948, mais l’administration leur octroie certains « privilèges » par rapport aux Noirs. L’objectif est de mater toute envie de révolte en leur faisant ressentir qu’ils sont redevables de la bonté des Blancs.

L’éducation, c’est à l’Institut Save de Butare, au Rwanda, que les enfants métis la reçoivent. Ce sont les Sœurs Blanches d’Afrique qui s’en chargent. Les enfants sont arrachés à leurs familles et reçoivent une éducation religieuse très sévère, où ils se voient répéter à longueur de journée qu’ils sont « les fruits du péché » et qu’ils doivent prier pour expier cette faute. Lorsqu’ils atteignent la puberté, on arrange des mariages entre eux. En 1920 déjà, Paul Salkin, magistrat et écrivain politique proposaient : « Ne pourrait-on les grouper, une fois adultes, favoriser parmi eux des intermariages et les inviter à vivre dans des agglomérations séparées où ils développeraient une civilisation originale ? »

Extrait de la lecture du livre d’Assumani Budagwa : “Noirs, blancs, métis: La Belgique et la ségrégation des Métis du Congo belge et du Ruanda-Urundi (1908-1960)” 

Les Métis sont placés sous la tutelle des Blancs, à un tel point que lorsqu’on demande au Mwami (titre royal dans la tradition rwandaise) Mutara III ce qu’il compte faire des enfants de Save après l’indépendance, il ne répond en toute honnêteté : « Rien ». Peu de temps avant ladite indépendance, les responsables de l’orphelinat prennent la décision de « rapatrier » tous les enfants en Belgique. Parfois sans prévenir les mères, parfois en leur faisant croire qu’on envoie leurs enfants faire des études à l’étranger.

À Zaventem, des familles belges attendent les enfants pour les adopter. Certains ne reverront jamais leurs parents biologiques ou leurs frères et sœurs dont ils ont été séparés, d’autant que leurs noms avaient parfois été modifiés sciemment à leur entrée à Save. Dans la Belgique des années 1950, ils connaîtront le dépaysement et le racisme. Commencera alors une longue quête identitaire qui n’aboutira parfois jamais.


Pour aller plus loin : « BUDAGWA A. (2014) Noirs, Blancs, Métis, La Belgique et la ségrégation des Métis du Congo belge et du Ruanda-Urundi (1908-1960) » 386 pages.

→ Infos sur www.congometis.be

 

 

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One Response to “GRAND ANGLE. Cachez ces mulâtres que je ne saurais voir”

  1. manulumba@gmail.com' Lumba Emmanuel dit :

    Mon père Lumba Mathieu est déporté du Congo vers la Belgique en 1924 sur sa carte il est écrit Boy né vers 1902 mis au service du roi Albert 1er puis au service de Mr L’ambassadeur Styls en retour de mission d’argentine, ou il rencontre ma maman Pirson Suzanne en 1940, depuis son arrivée il est aux services du Roi comme de l”ambassadeur en tant que militaire sans solde.
    en 1944 naît leurs première enfant puis en 1945 le deuxième dès lors mon père est mis au service de Mr Vandamme a la Brasserie Piedbeouf de Jupille jusque 1967 date de sa pension en 1955 je naît Monsieur Vandamme obtient de procurer une maison ouvrière a nos parents un première a grivelée ensuite a Queue-du-Bois
    mes soeur ont su faire des études sans trop de difficulté sociale, moi je n’ai jamais pu finir tant le racisme envers les mulâtres homme était terrible et a ce jour encore je subit la haine rampante des gens et surtout de l’administration tant judiciaire que administrative; ce qui me surprend le plus a ce jour c’est d’avoir été crapuleusement mis a rien socialement par des institution de gauche. merci de recevoir mon mail si vous désirez en connaître plus merci de m’écrire.
    cordialement E.Lumba

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