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Image montrant un court d'eau, des rives et des habitations
23
Oct
2018

Le canal bruxellois fait parfois office de frontière invisible, qui sépare deux mondes et peut limiter la mobilité des individus dans l’espace public.

Photo : L. Janssens

Le canal bruxellois fait parfois office de frontière invisible, qui sépare deux mondes et peut limiter la mobilité des individus dans l’espace public.

23 Oct
2018

De l’autre côté du canal

Le territoire du canal, ou de la vallée de la Senne, véhicule depuis longtemps une image déplorable. Anciennement prospère grâce au développement des activités industrielles et portuaires, cet espace fait maintenant face à de nombreuses difficultés socio-économiques depuis les années 60. Suite aux grandes vagues migratoires, les classes ouvrières se mélangent alors avec de nouveaux travailleurs issus de l’immigration, principalement marocaine et turque, et sont confrontés à des situations compliquées : haut taux de chômage, précarité, exclusion sociale, logements indécents et vétustes. Cet espace, qui fait partie de ce que les urbanistes appellent le « Croissant pauvre » de Bruxelles, se précarise et les tensions naissent petit à petit. C’est à ce moment-là que se forge la notion de l’ «autre côté du canal », symbolisant une sorte de frontière invisible dans Bruxelles qui sépare deux mondes et deux populations. Comme une fracture dans la ville, qui divise la capitale, au sens propre comme au figuré : les récents résultats des élections montrent que le PS maintient son implantation historique dans les quartiers longeant le canal, avec des scores allant de 25% à plus de 30%. La séparation est donc aussi politique.

Ce postulat questionne la mobilité des individus dans l’espace public, et notamment des jeunes. Pourquoi les jeunes, de part et d’autre de la ville, ne traversent-ils que rarement ces ponts menant de l’autre côté ?

« Si ma famille, mes amis, mon école, mes grands-parents, ma salle de sport sont ici, qu’est-ce que j’irais faire à 20 km de chez moi ? »

Affiche montrant une femme adulte dans son bureau, en train de parler et tenant un micro

Aleksandra Kokaj, enseignante en sciences sociales. Photo : Lou Janssens (BBB)

En fait, cette question n’a tout simplement pas lieu d’être. Selon Aleksandra Kokaj, sociologue et enseignante en sciences sociales, se regrouper selon son groupe social et selon des références habituelles et rassurantes fait tout simplement partie de l’histoire de la vie en société : « D’un point de vue sociologique, on part du principe que tous les groupes sociaux déterminent un territoire duquel ils ne sortent pas. C’est confortable, on reste avec des gens qui nous ressemblent ». Le fait de rester avec ceux qui « sont comme nous » serait un réflexe naturel. Quel intérêt donc pour les jeunes de traverser le canal, dans un sens ou dans l’autre, puisque tous ce qu’ils connaissent est déjà autour d’eux ? A. Kokaj explique : « Si ma famille, mes amis, mon école, mes grands-parents, ma salle de sport sont ici, qu’est-ce que j’irais faire à 20 km de chez moi ? »

Le regroupement en population est donc naturel, même s’il témoigne des mauvaises politiques d’intégration menées dans les années 1960, au moment des grandes vagues migratoires. Le canal est un des nombreux stigmates de cet héritage historique, tout comme la formation du « croissant pauvre » de Bruxelles.

« Finalement, c’est normal qu’on ait tous peur les uns des autres, puisqu’on ne se mélange pas et qu’on ne se connaît pas »

Ce regroupement a beau être naturel, il se fait pourtant au détriment de la diversité sociale. « Ce manque de mixité, les jeunes en sont conscients et le déplorent », souligne Fouad Ben Abdelkader, éducateur. « De nombreux jeunes me demandent pourquoi ils vont à l’école, habitent, font leurs courses ou du sport avec les mêmes camarades, issus des mêmes milieux sociaux qu’eux. Un jeune m’a dit un jour ‘A la fin, c’est normal qu’on ait tous peur les uns des autres, puisqu’on ne se mélange pas et qu’on ne se connaît pas’ ».

Selon F. Abdelkader, la ghettoïsation des quartiers provient d’une volonté politique et d’un manque d’initiatives sociales et inclusives. Mais maintenant, il prône l’action. Faire table rase du passé, et se concentrer sur les objectifs sociaux à atteindre, faire tomber les barrières et combattre les inégalités. « Je dis aux jeunes de ne pas se limiter à ici, au quartier, au canal. ‘Allez de l’autre côté, allez voir la rue Neuve, la Bourse, allez faire du patin à la patinoire de Poséidon… Tout ça vous appartient. Cette ville est aussi la vôtre !’ Je les ai emmenés à Gand, au MIMA, un peu partout. Je les pousse à bouger uniquement dans l’intérêt de ces gamins et de leur épanouissement personnel. J’ai eu la chance qu’on me pousse de me débrouiller seul et à aller voir une autre vision de la réalité, pas celle d’un quartier, mais celle d’un monde. »

Inégalités et stigmatisation intégrées

Derrière cette frontière du côté ouest de la ville se cachent en fait de nombreuses inégalités, qui perdurent depuis des années. Les quartiers longeant le canal sont parmi les plus pauvres de Bruxelles. Le taux de chômage est élevé (29,1% chez les jeunes de Molenbeek, selon l’Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse), la population est dense, les revenus faibles et le manque d’équipements de santé, d’enseignement et de culture est crucial. Les inégalités sociales et économiques sont présentes dans ces communes, bien plus qu’ailleurs à Bruxelles.

Certains jeunes intègrent aussi des stigmates sociaux, liés parfois à leur rapport à la langue française, à leur parcours scolaire ou à la façon dont ils sont perçus. L’image du délinquant de quartier, énormément propagée par les partis d’extrême droite, est un cliché bien connu qui demeure.

“La gentrification ne fera pas la différence, il faut enrayer les problèmes de pauvreté” (A. Kokaj)

Ces stigmates intégrés mêlés aux inégalités expliquent donc aussi un manque de mobilité. « Certaines politiques publiques, notamment le prix des loyers ou le décorum utilisé, empêchent les jeunes d’accéder à certaines communes », selon A. Kokaj. « Ces mêmes politiques publiques qui soutiennent la gentrification sont aussi, pour moi, condamnables, car elles clivent encore plus les populations et participent à un exode intra-urbain déjà catastrophique ». La gentrification est la réappropriation des quartiers populaires par les classes dominantes. Seulement, ce processus a pour conséquence première l’augmentation des loyers, qui force les individus les plus précaires à quitter leur quartier d’origine. Cette situation ne s’observe que dans un sens : les quartiers les plus privilégiés de Bruxelles ne sont pas réappropriés dans un objectif social, ce sont uniquement les quartiers déjà précaires et déjà populaires qui sont colonisés par des gens qui en ont les moyens. Les conditions de vie des habitants les plus fragiles socio-économiquement sont aggravées et les inégalités recommencent, suivant un cercle vicieux.

Initiatives citoyennes VS jeux de pouvoirs

Rencontrer l’autre, le comprendre, se mettre à sa place pour l’humaniser et bloquer les mécanismes de peur ou d’intolérance. Tous le disent : la rencontre est urgente. « On parle de mondialisation des richesses, des denrées, mais jamais de mondialisation des personnes. Si le marché s’ouvre, les humains doivent s’ouvrir aussi » affirme Fouad Ben Abdelkader. En ces temps où les extrêmes gagnent du terrain, la nécessité de s’ouvrir aux autres et de tendre vers le vivre-ensemble, le vrai, est réelle. Heureusement, les citoyens s’organisent pour palier le manque de soutien public.

La philosophie du centre communautaire Rempart des Moines de l’ASBL Bravvo (service de prévention de la Ville de Bruxelles), à Bruxelles, est la suivante : les initiatives et projets sont amenés par les jeunes et les gens du quartier. Ines Vandermeersch, coordinatrice du centre communautaire au sein de Bravvo explique : « Les gens ont des compétences, mais ne sont pas toujours au courant qu’elles peuvent servir aux gens du quartier. Nous avons une pédagogie, en 9 étapes, qui encadre cette demande individuelle afin de la transformer en projet collectif pour le quartier. On trouve un local, un public, un horaire… Quand l’initiative est lancée et qu’elle fonctionne, on laisse les gens à l’origine de cette demande gérer l’activité. C’est ce qu’on entend par soutenir les activités citoyennes : aider une personne qui a une idée pour qu’elle l’incarne et en devienne responsable ». Les jeunes peuvent donc venir avec une idée, un atelier, un projet et si celui-ci correspond aux exigences et à la pédagogie de l’ASBL, il sera mis en place.

Image montrant une femme devant un graffiti

Ines Vandermeersch, coordinatrice du centre communautaire. Photo : Lou Janssens (BBB).

Seulement, tout ne se passe pas toujours si bien. « Il faut absolument dissocier le politique et l’associatif », martèle F. Ben Abdelkader. Les associations administrées par des pouvoirs publics, aux conseils d’administration composés d’hommes et de femmes politiques courent le risque de tomber dans le piège des délits d’initiés et des conflits d’intérêts. Parmi tous les acteurs associatifs, les gens qui travaillent sur le terrain et qui œuvrent pour le vivre-ensemble, le son de cloche est le même : ils se sentent abandonnés. Manque d’investissement dans le social, dans l’enseignement, dans l’aide à la jeunesse, dans les initiatives culturelles… Certains échevins n’hésitent pas à privatiser les subsides alloués aux ASBL pour privilégier seulement certains jeunes, sur la base d’une appartenance communale, excluant des individus pour qui ces initiatives auraient pu être bénéfiques. Les acteurs sociaux sont tributaires des pouvoirs publics et des pouvoirs subsidiants. Sans argent, il est difficile d’agir et les initiatives sont bloquées par un jeu de pouvoir entre les communes et les régions.

Face à cette situation, éducateurs, coordinateurs, enseignants et autres acteurs sociaux font ce qu’ils peuvent pour éloigner les jeunes de tout déterminisme social. Les initiatives citoyennes ont encore du travail, mais de beaux jours devant elles. Elles témoignent de l’imperfection du système politique, mais sont aussi le signe de la bonne santé de l’humanité, et ça, c’est rassurant.

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