15
Juil
2016

A l'heure où beaucoup de Belges rejoignent les rivages italiens pour y passer l'été, intéressons-nous au sort d'Emilio qui a fait le chemin inverse en 1951. Portrait.

A l'heure où beaucoup de Belges rejoignent les rivages italiens pour y passer l'été, intéressons-nous au sort d'Emilio qui a fait le chemin inverse en 1951. Portrait.

15 Juil
2016

PORTRAIT. Emilio au pays de l’or noir

14 février 1951. C’est l’anniversaire d’Emilio. C’est aussi le jour où il part de Cerqueto, en Ombrie, pour arriver à Souvret (Charleroi). Joyeux 26ème anniversaire… Il est parti en train à 17 heures, est arrivé à 8 heures le lendemain, a commencé à travailler à 23 heures comme boutefeu au puits numéro 6 Perrier, le soir-même.

Nous voilà plongés dans l’univers d’un Italien immigré, venu en Belgique pour peut-être trouver une meilleure situation. Un accueil bien chaleureux attendait la quarantaine de mineurs qui venait d’arriver : « Prenez ces macaronis avec vous » criaient les mineurs belges, « Italiens s’abstenir » disaient les pancartes des maisons à louer.

Emilio lors de son service militaire. Photo : Armée italienne

Emilio lors de son service militaire. Photo : Armée italienne

« Je suis parti, un morceau d’aluminium pour mettre mon « caffè » (café, prononcé à l’italienne) et deux tartines enveloppées dans du papier journal. Mais il n’y avait rien sur ces tartines, c’étaient juste deux tranches de pain sec. J’ai « fait failli » (ndlr : « il a mangé ») et je suis descendu à la mine » se souvient Emilio. Il doit ensuite parcourir 4,5 kilomètres pour atteindre l’endroit où il extrait le charbon. Son travail est de placer la dynamite et de la faire exploser, pour ensuite récupérer le combustible. « La lampe accrochée à mon cou, comme pour des chevaux, est lourde, mon casque en cuir ne protège pas vraiment ma tête, le charbon est très dur. Je ne me plains pas et continue mon travail. »

 « Mon pays m’a vendu pour un sac de charbon »

Comment en est-il arrivé à être boutefeu dans les mines de charbon, à supporter de telles conditions, à quitter son pays et sa famille pour arriver ici, avec rien ? « J’ai fui la misère d’Italie. A l’époque, le grand roi Vittorio Emanuele III prenait tout et le peuple crevait la misère. Je n’ai pas eu le choix de venir en Belgique. » Comme il le dit, le dégoût et la hargne dans les yeux, « mon pays m’a vendu pour un sac de charbon ». En effet, pour chaque Italien envoyé, la Belgique versait 5 tonnes de charbon à l’Italie.

Après la catastrophe du Bois du Cazier, le 8 août 1956, où 136 Italiens mineurs sont morts dans une explosion et un incendie, beaucoup d’Italiens ont pris peur et sont partis. Pour les mineurs qui sont restés, les conditions se sont un peu améliorées. « Nous avons eu droit aux congés payés, on a eu de vrais casques et des lampes frontales : c’était comme le paradis, on voyait enfin clair ! Mais il ne faut pas croire… on était toujours dans une misère noire » dit-il.

La commémoration des 50 ans de la catastrophe du Bois du Cazier, à Marcinelle Photo : Maria-Gabriella Di Matteo

La commémoration des 50 ans de la catastrophe du Bois du Cazier, à Marcinelle Photo : Maria-Gabriella Di Matteo

Emilio a été transféré au puits 17, à Carnières. « J’ai passé mon diplôme de boutefeu, à l’école industrielle de Charbonnage de mine et je suis alors devenu spécialiste des boutefeux. Grâce à mon diplôme, je gagnais 236 francs par semaine » raconte-t-il.

Une retraite, vous dites ?

Après plus de 20 ans de labeur, un œil en moins et deux pouces arrachés suite à plusieurs accidents, notre mineur prend sa retraite. Huit jours plus tard, il commence à travailler chez Parmentier, une entreprise de construction. L’argent manquait, à l’époque.

« On ne pouvait pas se permettre de ne pas travailler. Je portais les palettes, les sacs de ciment, je travaillais parfois de 7 heures à 19 heures. On parlait de moi en disant ‘On va le faire crever ce mec’ parce que quand je suis arrivé, j’avais déjà 40 ans passés » Mais personne ne le fait plier. Il a travaillé plus de 25 ans, jusqu’à atteindre ses 70 ans.

Emilo avec ses petits-enfants, Stéphane et Isabelle. Photo : Emilie Jacquemart

Emilo avec ses petits-enfants, Stéphane et Isabelle. Photo : Emilie Jacquemart

Quand il y pense, Emilio s’énerve d’avoir eu à subir cette vie difficile, d’avoir été considéré comme une vulgaire marchandise. Il ne comprend pas comment on peut faire ça à des êtres humains, les traiter comme du bétail.

Ses petits-enfants nous confient que leur Nonno (grand-père, en italien) est une inspiration pour eux, un symbole de force et de courage. Il s’est toujours battu pour offrir la meilleure vie possible à sa femme et à ses trois enfants.

Emilio a aujourd’hui 91 ans, ce qui est exceptionnel, vu son parcours et sa vie particulièrement rude. Maintenant qu’il est dans une maison de retraite, il continue à aider les « vieux dans leur brouette » comme il dit (comprenez déambulateur) en leur donnant à manger, en les accompagnant, en leur offrant un peu d’’attention, tout simplement. En aidant son prochain, comme certains l’ont aidé quand il est arrivé en Belgique.

Emilie Jacquemart 

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