19
Nov
2016

Rencontre avec des étudiants d'universités en Louisiane, une semaine après les résultats de l'élection présidentielle.

Les étudiants de l'université de Tulane protestent contre le manque de réactivité de la part de leur administration contre les crimes de haine et pour montrer leur solidarité. ©Farhana Chaudhry

Rencontre avec des étudiants d'universités en Louisiane, une semaine après les résultats de l'élection présidentielle.

19 Nov
2016

Des étudiants américains anti-Trump réagissent après l’élection

En 2012, j’ai vécu à La Nouvelle-Orléans pour une année, le temps de refaire ma rhéto et de parfaire mon anglais. Le pays était alors à l’aube d’une nouvelle élection. J’ai suivi les débats entre Romney et Obama de très près et j’étais excitée à l’idée d’aller dans les bureaux de vote avec ma famille d’accueil et d’assister depuis les premiers rangs à un moment historique. Le soir du 6 novembre, nous célébrions la victoire de Barack Obama. Ma famille avait la particularité d’être démocrate et non-croyante, ce qui reste inhabituel en Louisiane, État essentiellement républicain et qui n’a plus voté démocrate depuis 1996, lors de la réélection de Clinton. Bill, cette fois-là.

De la solidarité face au désarroi

Quatre ans plus tard, en me levant le 10 novembre 2016, j’aperçois sur mon compte Facebook le statut d’un de mes amis américains. Il dit : « Vous savez, honnêtement, malgré les défauts de mon université, je ne me suis jamais senti aussi heureux d’y être étudiant. La solidarité et l’empathie que j’ai ressenties aujourd’hui dans mes cours et en traversant le campus, c’était magnifique. Les gens étaient en train de se consoler, de se demander s’ils allaient bien, d’offrir leur soutien, des câlins, de se défouler, de montrer leur solidarité par n’importe quel moyen. Nous sommes tous anxieux, soucieux, terrifiés, en colère, mais c’est important de montrer que nous sommes là pour chacun et d’aider les autres à aller mieux ». Et j’ai trouvé ça très touchant. Son nom est Hamza Khan, étudiant en graphisme d’origine pakistanaise et de confession musulmane à Loyola, une grande université de La Nouvelle-Orléans.

Je me suis demandé si d’autres campus universitaires en Louisiane voyaient apparaître des mouvements de solidarité. En plus d’Hamzah, j’ai sollicité deux autres amies. La première s’appelle Farhana Chaudhry et étudie à la prestigieuse université de Tulane à La Nouvelle-Orléans. L’autre s’appelle Elizabeth Yanes et étudie, elle, à la « Louisiana State University », à Baton Rouge. Elles se trouvaient toutes les deux dans le top 5 des meilleurs étudiants de ma promotion.

 

Hamzah Khan, Farhana Chaudhry et Elizabeth Yanes.

Hamzah Khan, Farhana Chaudhry et Elizabeth Yanes.

« J’ai vu des gens paniquer, en train d’appeler leur famille et de se réconforter. »

Loyola, l’université d’Hamzah se trouve à La Nouvelle-Orléans et beaucoup d’étudiants y viennent d’autres États, surtout de grandes villes comme New York et Los Angeles. L’attitude y décrite comme ouverte et progressive. Hamzah raconte : « J’ai eu peur quand j’ai vu que Trump avait été élu. Beaucoup de gens et surtout des minorités ont eu la même réaction que moi. J’ai vu des gens paniquer, en train d’appeler leur famille et de se réconforter parce qu’ils craignaient pour leur sécurité et celle des leurs. J’ai fait pareil. J’ai appelé mes amis aussi, je leur ai dit qu’il fallait qu’on se serre les coudes et que tout ira bien. » Un proche d’Hamzah était en panique et il est allé le voir et le calmer. Ce n’était pas le seul à avoir réagi de cette manière. « Le lendemain, je n’ai pas trouvé le courage d’aller à mon cours, mais quand je suis arrivé à l’université, je pouvais voir qu’encore un tas d’étudiants n’avaient toujours pas digéré l’info et étaient en colère ». Loyola a mis à la disposition des étudiants un « safe space » pour les personnes affectées par le résultat de ces élections. Hamzah y est allé et a apprécié qu’une telle décision ait été prise par son administration.

« Je pense également que cette élection a résonné chez nous, les jeunes, et nous a donné encore plus envie de nous faire entendre. »

Farhana est étudiante en santé publique. Est-ce qu’elle était surprise du résultat des élections ? Oui. « J’ai eu le sentiment que c’était foutu vers le milieu des résultats, quand j’ai vu que Trump gagnait. Je suis allée me coucher avant que le résultat final ne soit annoncé. Le mercredi, j’étais bouleversée. Plus que tout, j’avais peur. Peur pour ma famille, mes amis. Je suis une fille de confession musulmane, d’origine pakistanaise et donc, de le voir élu ça m’a juste montré à quel point le racisme, l’islamophobie et le sexisme sont présents dans notre pays. » Cependant, les rassemblements de solidarité organisés à travers les Etats-Unis lui ont redonné espoir ; elle n’était pas toute seule dans cette galère. Comme elle, beaucoup craignent que cette victoire « populiste » encourage des personnes à répandre leur haine. « La nuit des élections, j’ai pleuré. Quand je me suis rendue aux cours le lendemain, j’ai vu que d’autres pleuraient, alors je m’y suis remise. C’était trop. »

Une manifestation a eu lieu lundi à Tulane. Ce n’était ni contre Trump, ni pour Hillary, mais pour dénoncer la non-action de l’administration de l’université contre le racisme, l’homophobie, le sexisme et l’islamophobie sur le campus. D’autres protestations ont eu lieu à La Nouvelle-Orléans, mais auront-elles un réel impact ? Elle n’en sait rien. « Je pense également que cette élection a résonné chez nous, les jeunes, et nous a donné encore plus envie de nous faire entendre. Je crois que nous sommes partis pour exprimer notre ressentiment pour encore un bon bout de temps. » Son futur, elle le voit très incertain pour le moment. « En y repensant, j’ai toujours du mal à comprendre comment il a pu être élu avec tous les scandales qui ont éclaté pendant sa campagne. Ça en dit beaucoup, selon moi, sur la suprématie blanche omniprésente dans notre société ».

« Il se dégage néanmoins une certaine beauté de cette idée de démocratie, non ? »

Réaction amère enfin pour Elizabeth, qui est en dernière année de psychologie et aussi la vice-présidente de la « Hispanic Student Cultural Society » de la Louisiana State University (LSU). Elle me confie que cette élection a mis en lumière la division entre les communautés et que tout le monde ignorait qu’elles étaient à ce point proéminentes. Quant à la LSU, c’est une université surtout « blanche » et malgré ses efforts pour promouvoir la multi-culturalité, ce n’est pas aussi diversifié que ce que l’on pourrait espérer. L’université a organisé, il y a quelques semaines, des élections « pour du beurre » et presque 50% des étudiants qui y ont participé ont voté pour Trump. Un Forum a été organisé la semaine passée pour laisser la parole aux étudiants et pour discuter de ce que le résultat de cette élection implique.

Elle ne reste que très peu surprise du résultat, surtout en Louisiane. Selon elle, la LSU n’en a pas fait assez. « En tant que minorité, je sais que nous ne sommes pas acceptés tels que nous devrions l’être sur le campus. Je vois notre nation s’éloigner de cette notion du “Land of the Free”. »

Elle ajoute pourtant que « La politique, ce n’est jamais très joli… mais il se dégage néanmoins une certaine beauté de cette idée de démocratie, non ? »

Quant à son futur sous la présidence de Trump, elle ne peut qu’espérer que les États-Unis restent une nation sauve pour les générations à venir. « J’espère que Trump se réveillera et comprendra réellement quel impact ses décisions auront et qu’il sortira de sa vision manichéenne. J’espère aussi que cette division que traverse notre pays sera vite résolue, peu importe la race, la sexualité, le genre, les affinités politiques… »

Un sentiment partagé, mais pas unanime

Les discours des trois étudiants se ressemblent. Ils sont pourtant à remettre en contexte car leurs sentiments ne sont pas partagés par tous les jeunes américains. Avec cette élection, la classe moyenne américaine a exprimé son ras-le-bol. Reste à scruter ce qu’il adviendra, dans les prochains mois, des minorités, de l’égalité hommes-femmes, des amalgames… Autant que thèmes que surveilleront de près Hamzah, Elizabeth ou Farhana.

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