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12
Juin
2016

[3/3] Entretien avec Yannick Vanderborght, dont les travaux et recherches traduisent une vision foncièrement positive de l’allocation universelle.

Yannick Vanderborght estime qu'on utilise trop souvent l’argument du financement pour juger que l’allocation universelle est utopique.

[3/3] Entretien avec Yannick Vanderborght, dont les travaux et recherches traduisent une vision foncièrement positive de l’allocation universelle.

12 Juin
2016

“L’État social contient des embryons d’allocation universelle”

Longtemps confinée au seul espace des théories philosophiques, l’allocation universelle agite de plus en plus de pays et de citoyens européens. Si l’idée ne contente pas tout le monde, jamais elle n’a fait autant parler d’elle qu’aujourd’hui. Et c’est tant mieux, selon Yannick Vanderborght, professeur et chercheur en sciences politiques à l’Université de Saint-Louis (Bruxelles).

Pourquoi défendez-vous l’allocation universelle ?

Elle est à mes yeux l’une des voies de réforme importantes de la protection sociale. S’il est efficace à certains égards en matière de santé et de retraite, notre système actuel présente des défauts, particulièrement en matière de sécurité du revenu. Une défaillance majeure concerne le revenu minimum (revenu d’intégration sociale), qui, pour diverses raisons, n’est pas octroyé à toutes les personnes qui y ont droit.

Par ailleurs, il me semble que notre système de protection sociale pose un autre problème, en pénalisant l’activité. Lorsqu’un bénéficiaire du revenu minimum accède à un emploi, cette aide financière lui est retirée. Une personne en situation de précarité réfléchit donc à deux fois avant de se lancer dans une activité. Elle n’osera prendre de risques. Il y a là frein à l’emploi, comme le démontrent les enquêtes sociologiques. C’est un défaut majeur de l’État social. Sortir de cette trappe d’inactivité passe à mon avis par l’allocation universelle.

L’allocation universelle est-elle une mesure de droite ?  

Elle est clairement une mesure de philosophie libérale, au sens où elle vise à garantir un minimum de liberté à chacun. Les politiques sociales actuelles sont très bureaucratiques, impliquant de nombreux contrôles sur les moins nantis. Au contraire, une allocation universelle veillerait à préserver la liberté des personnes sans emploi ou issue de familles moins aisées.

L’idée n’en est pas pour autant néolibérale. Elle serait alors une mesure massivement favorable aux intérêts des capitalistes et des employeurs. C’est faux, puisque pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, il y aurait un revenu totalement déconnecté du travail. Il n’y aurait plus la nécessité de vendre sa force de travail aux détenteurs des moyens de production. Cette mesure n’est donc pas néolibérale. Cependant, il existe des versions néolibérales de l’allocation universelle, inspirées des propositions de Milton Friedman, théoricien américain du néolibéralisme du 20ème siècle. Elles visent l’affaiblissement de l’État social et la suppression des programmes sociaux actuels, en vue de les remplacer par un petit revenu universel. Personne ne défend sérieusement cette idée en Europe. Et ce n’est pas la vision à laquelle je tiens.

À quelle vision tenez-vous ?

Mon sentiment est que l’État social contient des embryons d’allocation universelle – et c’est très heureux. Par exemple, les allocations familiales, qui  bénéficient à toutes les familles. Ou encore le système de santé, universel en Belgique : le droit aux prestations de santé vaut pour tous, y compris pour ceux qui ne paient pas les cotisations.  C’est exactement cette logique-là que l’allocation universelle pousse à son terme : ceux qui n’ont jamais cotisé ont droit à un revenu modeste, qui permet un minimum de sécurité économique. Je ne dis pas qu’il faille donner 1000 ou 1500 euros à tout le monde, mais bien un revenu qui permet un minimum de sécurité économique.

Certains penseurs de gauche, comme Mateo Alaluf, sociologue et professeur à l’Université libre de Bruxelles, voient dans l’allocation universelle la déliquescence de l’État social. D’autres, comme le syndicaliste socialiste Marc Goblet, lui reprochent d’être inutile : autant renforcer le système de protection sociale actuel. Qu’en dites-vous ?

Introduire un revenu de base, c’est justement renforcer la sécurité sociale. Prenons un exemple concret d’un défaut auquel il pourrait remédier. En Belgique, nombreuses sont les femmes qui ont des difficultés à accéder à une bonne retraite. Elles ont des carrières irrégulières, très courtes. Elles s’occupent de leurs enfants et travaillent donc à temps partiel ou ne travaillent pas du tout. N’ayant pas payé (autant) de cotisations que les hommes, elles obtiennent de petites retraites et pourraient basculer dans la pauvreté, une fois parvenues à l’âge de les toucher. Pour y remédier, les Pays-Bas et le Danemark ont instauré une pension de base universelle – un revenu de base pour les plus de 65 ans. Voilà une réforme renforçant la protection sociale, inspirée de l’allocation universelle. Dans l’idéal, ce système serait étendu à tout le monde, pour garantir la sécurité économique et sociale à chacun. Plutôt que son démantèlement, il s’agirait du point culminant de la protection sociale.

Comment expliquez-vous ces réticences de la gauche ?

En sciences politiques, on parle d’inertie institutionnelle. Une fois les institutions en place, elles sont extrêmement difficiles à réformer. La sécurité sociale encore plus, de part sa longue histoire et des moyens financiers considérables qu’elle implique – quasiment un tiers de la richesse nationale. La réformer, c’est s’attaquer à des intérêts bien établis. Il en va malheureusement de même pour certains syndicats, qui ont du mal à réfléchir à des réformes. Ils y voient toujours une menace, les empêchant d’être innovants.

Le conservatisme est moins présent chez les plus jeunes des partis politiques – de gauche comme de droite. Ils voient dans le revenu de base l’opportunité d’avoir plus d’autonomie dans le choix des activités.

La gauche traditionnelle est fortement sur la défensive. Et c’est très dommage parce que toutes les propositions de réforme viennent donc de la droite : coupe dans les budgets, réduction des allocations, sanction des chômeurs, etc. À mon sens, à part les revendications minoritaires d’une allocation universelle, de gauche ne vient aucune contre-proposition.

Cependant, il y a un clivage générationnel sur la question de l’allocation universelle. Le conservatisme est moins présent chez les plus jeunes des partis politiques – de gauche comme de droite. Ils voient dans le revenu de base l’opportunité d’avoir plus d’autonomie dans le choix des activités. Ces activités, ce ne sont pas uniquement les emplois salariés, avec patron et horaire fixe. Elles sont aussi des projets autonomes et personnels, dont on fixe soi-même les objectifs. On peut se contenter d’un revenu beaucoup plus modeste lorsqu’on est au moins libre dans ses activités.

Comment mettre en place ce revenu de base concrètement ?

Je suis de ceux qui prônent une mise en place progressive. Il est insensé de verser un revenu de base de 1000 euros à tout le monde, du jour au lendemain. Nous n’avons aucune idée des conséquences sur l’économie et le marché du travail. Il faut commencer en douceur, par l’introduction de sommes plus modestes, puis par ajustement. C’est ainsi que le système de sécurité sociale a commencé. Concrètement, nous pourrions commencer par étendre le droit aux allocations familiales à tous les jeunes (et non pas uniquement ceux qui sont aux études), et au-delà de 25 ans.

Le financer est-il possible ?

Je n’ai personnellement pas entamé de travaux à ce sujet, mais des économistes l’ont fait, en France et en Belgique notamment. Des lauréats du prix Nobel d’économie ont défendu ou défendent la mise en place de l’allocation universelle. Sans vouloir en faire un argument d’autorité, c’est qu’il doit être possible de le financer. Évidemment, des changements importants sont attendus, d’autant plus importants que le montant du revenu sera élevé.

Une partie du financement viendra d’un autofinancement, en supprimant certaines prestations existantes. Il ne s’agit pas d’éliminer l’assurance santé ou les retraites, contrairement à ce que laissent penser certains. Aujourd’hui, une personne seule au revenu d’intégration sociale (RIS) reçoit 800 euros. Imaginons une allocation universelle de 500 euros. Elle serait en partie financée par la soustraction de 500 euros au RIS. Une personne recevra donc 300 euros au titre du RIS, en plus de 500 euros au titre de l’allocation universelle. Le total est toujours de 800 euros : sa situation ne va pas se détériorer. On pourrait se dire que ça ne change donc rien. Au contraire, le changement est énorme. Recevoir ce montant de 500 euros est un droit inconditionnel. Ces 500 euros seront conservés, quoi qu’il arrive, que l’on se lance dans un emploi à temps partiel ou dans une activité indépendante.

Et à côté de l’autofinancement ? 

C’est sûr, il y aura une partie de surcoût : des personnes sans revenus aujourd’hui, comme les femmes au foyer et les étudiants, recevraient tout à coup une allocation universelle. Pour la financer, les modèles les plus sérieux passent notamment par la suppression de l’exonération d’impôts et des déductions fiscales. Ces cadeaux fiscaux, qui permettent de réduire l’impôt dû, sont contraires à la logique de redistribution, puisqu’ils bénéficient davantage à ceux qui ont les moyens d’opérer ces dépenses déductibles. L’abandon de ces avantages fiscaux pourrait combler une partie du budget.

On utilise souvent l’argument du financement pour dire que l’allocation universelle est impossible. Accordons-nous d’abord sur le fait qu’elle est désirable sur le plan des principes, et étudions ensuite les modalités de sa mise en place.

Il n’empêche qu’il pourra toujours rester un surcoût. Une question fondamentale se pose : nos sociétés sont-elles prêtes à mettre en œuvre son financement, au vu des effets bénéfiques qu’une allocation universelle peut avoir sur l’économie ? Verrait-on des personnes se qualifier davantage ou se lancer dans des activités indépendantes, créant de l’activité économique ? Si le revenu de base sert d’accélérateur économique, alors il n’engendrera pas de surcoût, mais bien de la richesse. On utilise souvent l’argument du financement pour dire que l’allocation universelle est impossible. Accordons-nous d’abord sur le fait qu’elle est désirable sur le plan des principes, et étudions ensuite les modalités de sa mise en place. Si au 19e siècle, on avait jugé les premières assurances sociales infinançables, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Heureusement, des personnes courageuses se sont lancées dans ces réformes certes coûteuses au départ, mais qui ont démontré à terme qu’il est rentable de garantir la santé à chacun. Il en sera de même pour l’allocation universelle.

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3 Responses to ““L’État social contient des embryons d’allocation universelle””

  1. ludquest@gmail.com' pascal dit :

    Désolé pour la faute de frappe : « Lazard » est la banque née de la ruée vers l’or californienne et familière depuis des magouilles de la haute finance transatlantique. Daniel Cohen, le gourou du RdB en France (MFRB, fondation Jean Jaurès, coulisses de la gauche caviar, etc.), est un pion notoire de la banque Lazard. Quel hasard !

  2. ludquest@gmail.com' pascal dit :

    Bonjour,

    Le revenu de base a été aujourd’hui récupéré par le lobby bancaire (qui finance Daniel Cohen, le MFRB, etc.)
    Le projet capitaliste consiste à injecter une massa monétaire colossale vie le crédit garanti par l’Etat (le revenu de base a la même fonction hypothécaire qu’un CDI). Les liquidités seront avancées par les banques américaines qui organisent la campagne européenne actuelle.
    La masse monétaire ainsi injectée serait de l’ordre de 10 fois le PIB, c’est pharaonique et dangereux pour l’économie.
    Cela va occasionner des bulles en tous genres mais surtout une flambée conjointe des taux de crédit et de l’immobilier (qui sont pourtant usuellement corrélés négativement comme des vases communicant). Avec une flopée de produits financiers dérivés du crédit. Le RdB, un nouveau produit toxique, rien d’autre.
    Le RdB constitue ainsi une bouée de sauvetage du système bancaire (européen et US) et non une aide sociale.
    Les syndicats ont des dossiers prêts pour contrer cette propagande capitaliste en temps opportun, après le lobbying des traités transatlantiques.
    Pour servir d’hypothèque à la bulle de crédit, il est essentiel qu’il soit « inconditionnel » et « à vie », comme par hasard mon cher « Lazrard » !
    Plus d’explications dans les commentaires (pseudo pascal) aux liens suivants …
    Sur le blog de Jean Gadrey
    Le revenu de base ou l’ambiance du Club Med à prix cassés
    http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2015/01/13/revenu-de-base-revenu-universel-pas-facile-de-se-faire-une-idee/
    http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2016/09/17/revenu-de-base-du-nouveau/
    Approche progressiste d’une autre voie, le partage du temps de travail et une petite mise en garde contre les dévoiements pseudoscientifiques des outils mathématiques (dérive omniprésente chez les idéologues du revenu de base)
    http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2016/10/15/quatre-graphiques-commentes-sur-la-necessite-de-la-rtt/#comment-415923
    Intermède ludique : « Panem et circenses » nouvelle version, le foot pro
    http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2016/06/14/comment-ils-nous-ont-vole-le-football/
    Sur le Monde Diplo
    L’utopie du revenu garanti récupérée par la Silicon Valley ‘Monde Diplo).
    En vrac dans le liste des 70 commentaires, les distractions sous pseudo « pascalgigi ».
    http://blog.mondediplo.net/2016-02-29-L-utopie-du-revenu-garanti-recuperee-par-la
    Vous pouvez aussi fouiller le site de Podemos France qui accepte généreusement mes brouillons tout azimut (principalement en commentaires de l’article sur le revenu garanti).
    http://podemosfrance.info/

    Cordialement,
    pascal

  3. […] que nous aux injonctions du gouvernement profond) se rangent au bon sens. Je reproduis ici une interview donnée par un chercheur au Bruxelles Bondy Blog sur le […]

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Lire les articles précédents :
Interview avec Georges Gilkinet (Evolo) , à propos du revenu de base.
L’allocation universelle, où en est-elle en Belgique ?

Un revenu de base inconditionnel pour chaque citoyen ? L'idée a le vent en poupe. Plusieurs de nos voisins européens...

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