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Vincent Flibustier
10
Nov
2016

Avant le procès qui oppose Sudpresse au média satirique, son créateur se montre serein. Portrait d’un impertinent qui se fout de tout. Ou presque…

Vincent Flibustier, 26 ans et créateur de Nordpresse, se définit comme « un genre de journaliste raté qui est bien content de ne pas être journaliste ». © Justine Dauchot

Avant le procès qui oppose Sudpresse au média satirique, son créateur se montre serein. Portrait d’un impertinent qui se fout de tout. Ou presque…

10 Nov
2016

Vincent Flibustier : ivre, il crée Nordpresse

Lunettes de soleil sur le nez et cigarette entre les lèvres, l’homme est assis à la terrasse d’une brasserie, place Meiser. Une Leffe Ruby posée devant lui. Le soleil de cette dernière journée d’octobre propage des rayons doux et tièdes sur Bruxelles. L’effervescence ambiante contraste avec son calme. Un flegme presque agaçant. Vincent est à l’antenne de C’est presque sérieux sur La Première dans moins d’une heure, à quelques pas de là. Sa chronique sera dédiée à la légende de Jack-o’-Lantern, un ivrogne qui vendit son âme au diable…

Provoquer, désobéir, emmerder

Le verre se vide, sa langue se délie. Un vendredi soir de 2014, alors qu’il rentre de soirée, imbibé et vraisemblablement animé d’un élan créatif, il tombe sur un canular écrit par un Américain. De nombreux médias se font piéger par ce hoax. Sudpresse, premier à repérer la supercherie, s’expose en source de qualité. C’en est trop pour Vincent qui « en avait marre de voir ce que Sudpresse faisait ». C’est comme ça, « avec deux grammes d’alcool dans le sang », que le jeune homme passe la nuit à monter le site web. Il écrit quelques articles et les met en ligne. Quelques papiers plus tard, il se rend compte que ça marche. Il est lu et surtout, ça lui rapporte de l’argent. Il pense alors à en faire une véritable activité.

Question impertinence, Vincent Flibustier n’en est pas à son coup d’essai. Celui qui se définit comme « un genre de journaliste raté qui est bien content de ne pas être journaliste », se rappelle son passage par les bancs de l’UCL. Passage seulement. « C’était affreux », se souvient-il, le sourire aux lèvres. Il faut dire que s’il n’avait pas abandonné au bout de trois semaines, l’école l’aurait poussé vers la sortie. Prémisses de Nordpresse ou provocation d’un adulescent pas sage qui « a toujours bien aimé emmerder le monde », il avait créé un blog sur lequel il se moquait des étudiants. « On m’a demandé de faire des excuses publiques, j’ai été convoqué quatre fois mais je n’y suis jamais allé, je n’ai jamais répondu. » Les études, ce ne sera pas pour lui. L’obéissance non plus. Comme un môme puni après une mauvaise blague, il se retrouve aujourd’hui devant le tribunal.

Nom de nom !

C’est un procès attendu qui opposera Nordpresse au groupe Sudpresse, ce jeudi 10 novembre, à 14 heures au Tribunal de Première instance de Bruxelles. Le 24 février dernier, le quotidien La Meuse avait publié un article dans lequel il donnait des informations précises permettant d’identifier le père de Samy Amimour, un des terroristes de l’attentat du Bataclan. Le média satirique avait répliqué en publiant l’adresse du journaliste de Sudpresse. Un nouveau coup d’épée de Vincent Flibustier.

Suite à ce bide académique, il erre entre plusieurs jobs. Comme il a obtenu un diplôme d’animateur quand il était ado, il fait un peu d’animation dans les écoles. Un peu d’animation en classes vertes. Un peu d’animation en classes de mer… « Je fais aussi des petites vidéos et des trucs comme ça. Comédien ? Ce n’est pas le mot », déclare-t-il. Interrogation et constat à la fois. « Le succès est là et ce serait dommage d’arrêter. Je continue mon petit bonhomme de chemin, je n’ai pas vraiment de plan », ajoute le jeune homme de 26 ans. Outre la comédie, Vincent est aussi passé par un call center de PME, volet informatique. Là encore, « c’était affreux », confie-t-il.

Gamin un peu geek et touche-à-tout, il accepte de s’occuper d’un projet de crowdfunding immobilier pour son père, volet informatique toujours. Au même moment, il débute en radio. C’est dans ce contexte que Nordpresse voit le jour. Les choses se précisent et les projets s’accumulent. Il se retrouve face à un choix : « J’avais trois boulots en même temps. Je n’avais plus le temps de tout faire donc j’ai arrêté le truc chiant et je n’ai gardé que des trucs rigolos. »

Un corsaire solitaire mais bien entouré

Nordpresse n’a ni bureau, ni équipe. Depuis un an, le trublion publie aussi du contenu écrit par d’autres contributeurs. Une rédaction purement virtuelle, donc : « Je ne vois jamais personne, je suis pénard chez moi. » Il ajoute, sans trop d’amertume, celle-ci étant laissée à la bière qui se vide doucement sur la table ensoleillée du bistrot : « Ma plus grosse erreur a été de lier Nordpresse à ma personnalité. Je n’en ai rien à battre d’être connu. Ça m’emmerde quand on me reconnaît dans la rue ou en soirée. Ça n’arrive pas trop souvent mais quand c’est le cas, ça me saoule ». Son patronyme, Flibustier l’a adopté à ses débuts en radio et l’a gardé, plutôt par défaut que par goût du jeu de mot. Paradoxalement et de son propre aveu, il ne lui sert pas vraiment à se cacher : « Mon nom de famille n’est pas très sexy (…). Je suis plus identifiable comme cela qu’avec mon vrai nom. » Il ironise encore : « Si quelqu’un veut me faire la peau, il me trouve plus facilement sous mon pseudonyme en venant m’attendre à la sortie [de la radio] qu’avec mon vrai nom. » Armé d’un briquet jaune, il allume une nouvelle cigarette.

De quoi a-t-il peur alors ? Peur de ne pas plaire ? Non. Peur d’aller en justice ? Visiblement non. « Les jeunes ne s’informent absolument pas. Et c’est effrayant. » Voilà donc ce qui lui fait peur.

Parodier, c’est tromper ? 

Le jeune homme pose un regard édifiant sur le rapport qui lie les individus à l’information qu’ils reçoivent mais ont renoncé à chercher. Un constat qui semble avoir été griffonné au stylo-bille sur la fragile nappe en papier jauni d’une table de troquet. L’étendue de l’absurdité humaine, parodie d’un réel consternant, se retrouve dans les papiers publiés par Nordpresse, mais surtout dans les réactions de ses lecteurs. « Il faut lire les commentaires, c’est merveilleux », raille Vincent, le ton léger, le constat grave.

Selon lui, beaucoup se retrouvent sur Nordpresse sans même se rendre compte qu’il s’agit d’une satire. Ils partagent ainsi des histoires plus effrayantes les unes que les autres. Et pas seulement pour se faire peur le soir d’Halloween. Fier, il raconte comment il a écrit un article sur l’établissement d’une taxe sur les animaux de compagnie, créé une fausse pétition et récolté plusieurs milliers de signatures. Conçue via une plateforme qui permet de signer encore et encore sans trop d’efforts mais surtout de modifier le nom de la pétition, il se félicite d’avoir ainsi retourné la blague contre des lecteurs un peu trop naïfs. Une sorte d’arroseur arrosé, puis arrosé encore. « C’était aussi un peu une preuve que les gens peuvent s’emballer et s’impliquer dans des causes [que l’on] retourne comme on veut. Ils sont manipulables. » Et nous voilà non plus avec un Capitaine Crochet dont la seule mission est de tromper un équipage mal embarqué mais avec un Robin des Bois qui se donne pour mission d’éveiller les consciences. Rien que ça.

« Tout ce qu’on écrit se base toujours sur quelque chose de vrai »

Quant à ceux que ses papiers insupportent, le dérangeur relativise. Il y a quelques semaines, une carte blanche publiée dans un grand quotidien belge l’incendie. On lui reproche notamment l’écriture de deux papiers jugés borderline. Mais le dindon de la farce ne serait-il pas celui qui pense encore que Vincent Flibustier n’est qu’une vaste blague ? « Peut-être que si je mourais assassiné… » L’interrogation est laissée en suspens. Puis il poursuit : « Les gens deviennent vite des génies quand ils sont morts. » Et de citer Coluche, Desproges et Gainsbourg. Rien que ça. Le politiquement correct a pris le pas sur une certaine liberté d’expression. L’autocensure davantage. « On ne peut plus rien dire du tout, c’est compliqué. Certains humoristes aujourd’hui ne font que brosser leur public. Ils sont lisses, ne se mouillent pas, n’osent rien dire. » De peur de perdre une part de leur public. Il continue : « Je suis étonné d’avoir un certain succès. J’assume mes propos et je crache sur tout. Je n’hésite pas à me couper d’un public en le traitant de con. »

Celui que certains ont qualifié de malpropre, celui dont l’insolence exaspère, celui qui a décidé qu’emmerder le monde était un job à plein temps, est sur le point de s’asseoir au micro de la Première. Tu parles de sérieux. Comme un dernier pied de nez à ses détracteurs, il conclut : « Je ne prends rien à personne. Si je suis là, c’est qu’il y a une raison, sinon je n’y serais pas. »

Oui, rien que ça.

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