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09
Mar
2016

Robot-journalisme : opportunité ou développement « suicidaire » pour la presse ?

Photo : Amber Case (CC-BY-NC 2.0)

Robot-journalisme : opportunité ou développement « suicidaire » pour la presse ?

09 Mar
2016

« Vous lisez déjà beaucoup de textes rédigés par des robots »

Entrée en matière inattendue : « Il va être question d’humain, de comment on travaille avec les machines, comment on les contrôle », introduit Maëlle Fouquenet (responsable des formations numériques, ESJ-Pro). C’est l’un des premiers panels de cette édition 2016 des Assises du Journalisme, intitulé « Robots et journalistes : vers le grand remplacement ». Mais d’humain il sera peu question, sauf à dire, côté panelistes, que les robots vont permettre de dégager les journalistes de quantité de tâches ennuyeuses. Ce à quoi la salle répondra en termes d’inquiétudes pour les emplois journalistiques.

Le journalisme robotique n’incarne pourtant plus le spectre menaçant qu’il représentait il y a quelques années. Il est déjà utilisé dans des dizaines de rédactions du globe. Dès 2014, de nombreuses expérimentations ont été conduites aux Etats-Unis, notamment au sein du Los Angeles Times ou de la société Narrative Science qui a fourni automatiquement des dépêches des données sportives et financières pour Forbes

90 % des informations seront bientôt produites par des robots selon certaines prédictions.

En France aussi, le Monde.fr  a travaillé avec la société Syllabs pour créer son propre robot, en vue de couvrir les élections départementales de mars 2015. Mais l’outil développé n’a rien d’un humanoïde. « Ce qu’on développe, c’est un moteur de rédaction qui permet de traduire des données en textes » explique Helena Blancafort (co-fondatrice et directrice des opérations de Syllabs). « Par exemple, dans le cas des élections, on va partir de fichiers de données. Pour chaque ligne du fichier, on va générer une brève de quelques lignes ».

Grâce à ce système, 36 000 textes ont été générés durant la nuit du premier tour. Le même procédé a été reproduit pour le second tour. « Si vous lisez 15 dépêches à la suite, vous verrez que ce n’est pas de la grande littérature » indique Samuel Laurent (journaliste au Monde.fr, créateur et responsable des Décodeurs). Mais avant cette expérience, le journal ne donnait pas des informations avec ce niveau de détail : « Nous nous contentions de donner des tableaux avec des données, moins faciles à lire. L’automatisation nous a permis de faire un travail que, sans cela, aucun journaliste n’aurait fait. D’autant plus que Le Monde n’est pas un journal local ». Il s’agirait donc de nouveaux contenus produits par ces aides techniques.

Des robots-rédacteurs, pas des robots d’investigation

Helène Blancafort acquiesce. Elle préfère parler de robots-rédacteurs, et non de robots-journalistes. Une prudence affichée de la part de producteurs de technologies perçues comme « suicidaires » par certains membres de l’assistance. « C’est un suicide de la presse au niveau de l’image qu’elle pourrait donner au lecteur »

Dans l’assemblée, Eric Lagneau, de l’AFP, réagit : “Pour nous, l’enjeu est très simple : par rapport à certains correspondants, la machine peut fournir un travail similaire. Mais nos journalistes qui ont une plume restent meilleurs que la machine. Cela pose toutefois des questions en termes d’emploi“. Des questions qui se conjuguent au présent.

« Vous lisez déjà sans le savoir des textes rédigés par des robots » indique Samuel Laurent, prenant l’exemple des modes d’emploi de machines à laver. « Est-ce que demain, nous en lirons davantage ? Probablement… »

Les orateurs ne sont guère alarmistes. “Est-ce qu’il faut s’inquiéter des robots-journalistes ? Est-ce que c’est un mal que certains résultats financiers soient rédigés par des robots… une part de ces informations sont routinières. Cela permettra aux journalistes de se concentrer sur d’autres activités » renchérit Samuel Laurent. « Et de se dégager du temps pour des activités plus intéressantes » approuve Dominique Cardon (sociologue, Orange Labs et Université de Marne-la-Vallée).

Automatiser les routines

Toutes les activités journalistiques ne seraient donc pas concernées par l’automatisation ? « Ce qu’on commence à automatiser, ce sont les régularités narratives. Cela doit intéresser tous les professionnels de l’écriture  » commente Dominique Cardon. Le nombre de mots utilisés par les journalistes dans leurs contenus les plus conventionnels est en effet parfois très limité. Une invitation à se renouveler, à réinventer ses habitudes d’écriture.  « Buzzfeed et son humour stétérotypique seront beaucoup plus faciles à automatiser que les enquêtes de Médiapart ».

Le sociologue constate que, dans tous les métiers, la technologie va prendre en charge les activités les plus répétitives, les plus structurées. Ce n’est pas propre au journalisme. Toutes les sphères de la société sont concernées. Dominique Cardon se dit aussi « fasciné par l’écart entre les discours des promoteurs et celui du terrain où l’on constate que cela marche très mal, ou du moins, c’est trivial. Arrêtez de dire que c’est intelligent ! Le monde n’est pas structuré comme une base de données ».

Bertrand Pecquerie (CEO de Global Editors Network) semble  croire bien davantage au potentiel du robot journalisme. Pour lui, aujourd’hui, l’automatisation concerne essentiellement les résultats sportifs, financiers, électoraux…  tout ce qui est chiffré en somme. Mais les développements sont infinis.

Après les dinosaures du robot journalisme

Dans le domaine du journalisme de mode par exemple“, extrapole Bertrand Pecquerie, qui imagine qu’un robot sera toujours plus efficace qu’un journaliste pour comparer rapidement la nouvelle collection de Prada avec les collections des années précédentes, au niveau des textures, des couleurs, etc. « Il va y avoir une véritable intelligence des robots dès lors qu’on passe du texte vers l’analyse, l’analyse quantitative, l’analyse de photos par exemple ». Il ajoute : « Ne pensez pas le robot journalisme comme la seule mise en forme de données statistiques. Ne pensez pas le robot journalisme uniquement en termes de textes. Cela dépasse très largement des dépêches de 3 ou 20 lignes ».

“On n’est vraiment qu’à la préhistoire de l’automatisation » Bertrand Pecquerie.

Déjà le pure-player high-tech américain, Mashable, qui a fraîchement fait son entrée en France, fonctionne par actualisation automatisée de la une, à partir des préférences des internautes. Le risque sous-jacent n’est autre que l’uniformisation des contenus médiatiques. Et pourtant, Bertrand Pecquerie estime que, sous peu, l’internaute n’y verra plus que du feu : « Bientôt, le lecteur ne saura plus si le texte qu’il lit a été écrit par un robot ou un journaliste”. 

Pour vous en convaincre, vous pouvez tester le jeu élaboré par le le New York Times : saurez-vous reconnaître si ces extraits ont été rédigés par un robot ou un human ? De quoi présager une table ronde sur l’intelligence artificielle pour les prochaines Assises du journalisme.

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