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03
Mai
2018

#BBBàRabat : rencontre avec des réalisateurs marocains qui questionnent la société par le biais du cinéma d’auteur

#BBBàRabat : rencontre avec des réalisateurs marocains qui questionnent la société par le biais du cinéma d’auteur

03 Mai
2018

Le cinéma d’auteur marocain, entre discrétion et polémiques

Au centre de Rabat, ce n’est pas compliqué de trouver une salle de cinéma. La Renaissance, Le 7ème art ou encore Le cinéma royal sont situés à quelques mètres les uns des autres. Mais leur programmation laisse peu de place aux films d’auteur ou d’art et d’essai. Ceux-ci n’ont en général pas plus de deux semaines de programmation consécutive. Quant aux autres types de films plus « commerciaux », ils se retrouvent partout. Cette situation est semblable à celle que l’on trouve en Belgique. Nous nous sommes alors questionnés sur la place qu’avait ce cinéma de genre au sein du pays.

Mais avant tout, qu’appelle-t-on « cinéma d’auteur » ? Selon Ayoub El Aissi, cinéaste et metteur en scène marocain, c’est une « classification de journaliste ». Il préfère qualifier son art de cinéma d’art et d’essai, notion plus globale qui intègre le cinéma d’auteur. Pour Hicham Lasri, cinéaste originaire de Casablanca, la notion est également une « étiquette qui vient a posteriori ». On ne décide pas de faire du cinéma d’auteur au préalable.

De manière générale, ce cinéma fait référence à des films qui ont un univers propre et pour lesquels le réalisateur a la main sur l’ensemble du processus, du scénario au montage. A ses débuts, ce cinéma s’opposait à l’industrie d’Hollywood et était représenté par le mouvement de la Nouvelle Vague en France. En son sein, on trouve des réalisateurs renommés comme François Truffaut ou Jean-Luc Godard. Ceux-ci s’inspiraient, à l’époque, du cinéma américain et de réalisateurs tels qu’Alfred Hitchcock.

Des spectateurs cinéphiles, mais peu nombreux

Malgré l’abondance d’images auxquelles sont confrontés les jeunes marocains aujourd’hui, le public réceptif au cinéma d’auteur ne répond pas toujours présent. A ce propos, Hicham Lasri précise tout de même « On ne sait jamais où se cache le public mais il y en a toujours un ». En effet, « les gens consomment des DVDs piratés, des séries en streaming. Ils ont ce besoin d’aller vers le spectacle vivant, mais vont partir vers des multiplexes » précise Ayoub El Aissi. De plus, ces films marocains sont de plus en plus accessibles à l’international. Des réalisateurs comme Faouzi Bensaidi, Nabil Ayouch ou encore Hicham Lasri lui-même ont été primés lors de festivals européens et obtenu une grande visibilité de l’autre côté de la Méditerranée ces dernières années.

Hicham Lasri a réalisé six long-métrages qui ont beaucoup fait parler de lui au Maroc ©Norah Hafraoui

Cependant, ce qu’on appelle communément cinéma d’auteur est considéré comme élitiste par certains. En effet, comme explique l’auteur de Starve your dog, « Si on fait un film pointu, on ne va pas parler à tout le monde. Il faut être inconscient pour ne pas comprendre ça […]. Plus on fait des choses pointues, moins on va intéresser les gens ». Pourtant, ces réalisateurs ne souhaitent pas s’adresser qu’à un seul public. Comme nous l’explique Ayoub El Aiassi, « Moi j’estime, que je vise une certaine lisibilité dans mes films ».  Il précise son propos en prenant pour exemple son film Le malentendu dans lequel il adapte la pièce de théâtre d’Albert Camus du même nom : « J’embarque avec moi le spectateur lambda dans une histoire avec les codes du thriller pour qu’il se retrouve en fin de compte dans un film d’auteur qui fait un travail essentiellement sur la caméra-stylo ». Il utilise cette expression pour illustrer la manière dont un réalisateur écrit son film avec l’image.

Faire un film, c’est questionner la société

Les sujets abordés dans certains films, notamment ceux d’Hicham Lasri, ont fait apparaître plusieurs polémiques chez les spectateurs. Mais cela fait partie du processus de création du réalisateur : « A partir du moment où un film bloque les gens, les embête, leur fait se poser des questions, les agresse, ça veut dire qu’on a bien fait notre travail. Ça les fait réagir. Réagir, ce n’est pas forcément rire ou pleurer, c’est aussi se sentir un peu mal à l’aise, se sentir agressé, questionné. Se sentir dans une zone d’inconfort qui peut être intéressante ». Pour le réalisateur casablancais, « la société est tellement conservatrice que si on aborde des sujets litigieux, on braque les gens ». Pourtant, c’est l’un des pays d’Afrique qui investit le plus dans le cinéma. Ayoub El Aissi insiste sur ce point, « Ce pays est conscient de l’importance de son économie non-marchande et de cet apport culturel et touristique du cinéma ».

Ayoub El Aissi enchaine les projets artistiques: il est dramaturge, metteur en scène, scénariste, auteur et acteur.

Ce qu’il faut, c’est pouvoir dialoguer avec la société lorsqu’on crée une œuvre artistique. D’ailleurs, comme le dit Ayoub El Aissi, ce n’est pas pour rien qu’on utilise le terme de projection : « Parce qu’on projette un film à l’écran mais aussi parce que les gens se projettent dans le film ». Pour ces deux réalisateurs, le cinéma est un ressenti. C’est un art qui ne doit pas s’intellectualiser mais rester dans le domaine de l’émotion. Pour le réalisateur du Malentendu , « on n’est pas dans l’intellect, on est dans l’essence ». Ces compositions entremêlées d’images et de sons lui font penser à une partition musicale, qu’il peut créer et modifier à sa guise.

Eduquer à l’image

Si peu de personnes s’intéressent à cet art, c’est parce qu’il n’y pas d’éducation à l’image à la base, selon Ayoub El Aissi. « A l’école, tout comme il faut faire du théâtre, ne serait-ce que pour favoriser la prise de parole en public, tout comme il faut faire de la musique pour développer un goût du son, il est tout aussi important de développer une culture d’images ». Pour donner le goût du cinéma, il est important selon le réalisateur de prendre des initiatives comme la mise en place de ciné-clubs. Avant de sortir son nouveau film, le réalisateur marocain a décidé d’aller le faire visionner en avant-première à travers le pays, dans des centres culturels et autres salles alternatives. Cela permet d’élargir son public, mais également d’avoir accès à plus de lieux de visionnage que ce qu’offrent les cinémas traditionnels.

Si la niche du cinéma d’auteur marocain est difficile à intégrer, elle est tout de même de plus en plus tournée vers son public. Rabat organise notamment le Festival international du Cinéma d’auteur chaque année, où sont reçus de nombreux films, peu diffusés dans les salles obscures. Il ne reste plus qu’à espérer pour ces réalisateurs que cette tendance continue son chemin.

Du 21 au 28 avril 2018, une partie de notre rédaction est à Rabat, capitale administrative du Maroc. Depuis l’Institut Supérieur de l’Information et de la Communication (ISIC), et pour la seconde année consécutive, nos reporters collaborent avec des étudiants marocains le temps d’une semaine. Objectifs : découvrir la réalité de l’autre, interroger la société marocaine depuis un point de vue belge, et inversement. A l’occasion de cet échange, nous avons décidé de vous parler l’art underground. L’art est ici envisagé comme un vecteur d’expression, un moyen d’approcher le Maroc contemporain, complexe et multiple.
Après ce déplacement à Rabat, aura lieu le match retour à Bruxelles. Dans une démarche similaire, les étudiants marocains viendront à Bruxelles pour interroger la société belge. Du 8 au 12 mai, aux côtés d’étudiants belges, ils réaliseront des reportages au sein de la rédaction du BBB. Tous leurs articles sont à lire sur notre site et nos réseaux sociaux. Découvrez sans plus attendre nos stories sur Facebook !

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