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08
Juin
2018

#RabatàBruxelles : Au Maroc, royauté et pouvoir constituent un véritable obstacle à la liberté d'expression des journalistes. Qu'en est-il en Belgique ?

Peut-on considérer que la presse belge est soumise à une forme de censure ?

#RabatàBruxelles : Au Maroc, royauté et pouvoir constituent un véritable obstacle à la liberté d'expression des journalistes. Qu'en est-il en Belgique ?

08 Juin
2018

Belgique et liberté de la presse : ne jamais baisser la garde

Étudiante en production à l’ISIC, au Maroc, Norah Hafraoui baigne dans le monde médiatique. Quotidiennement, elle suit l’activité des journalistes dans son pays. Comme dans beaucoup d’autres pays maghrébins, la liberté d’expression y reste restreinte : « même en 2018, la liberté d’expression reste un sujet tabou qui suscite énormément de polémiques” estime la jeune femme, “Plusieurs sujets sont jugés sensibles tels que la politique, la religion, les minorités sexuelles et surtout la monarchie. Traiter l’un de ces sujets de manière subjective mènera, suivant le code de la presse marocaine, à une sanction sévère : cinq années d’emprisonnement et une amende à payer. Au Maroc, presque tout sujet concernant la réalité de la société est considéré comme diffamatoire. »

A l’occasion d’un échange entre étudiants belges et marocains (voir en fin d’article), nous nous sommes questionnés sur cette notion de censure. Existe-t-elle en Belgique ? Sous quelle forme ?

La principale différence entre le Maroc et la Belgique réside dans la loi elle-même : chez nous, toute censure à priori, c’est-à-dire avant publication, est interdite. Récemment, Reporters sans frontières a classé la Belgique parmi les dix meilleurs pays au monde en matière de liberté de la presse. Mais comment les journalistes belges considèrent-ils leur liberté dans l’exercice de leur profession ?

A l’occasion de son séjour en Belgique, Norah Hafraoui, accompagnée d’une étudiante belge, Angélique Stassin, a rencontré les figures de deux grands quotidiens belges : Didier D’Artois (Le Soir) et Dorian de Meeûs (La Libre Belgique). Unis sur l’essentiel, les points de vue des deux hommes divergent sur certains détails. 

 

Le Soir et La Libre, deux journaux au profil divers, mais à l'objectif commun.

Règle commune : ne pas céder aux pressions

S’il y a un élément sur lequel tant Didier D’Artois que Dorian de Meeûs s’accordent, c’est bien sur la caractère précieux de la liberté de presse telle qu’elle existe dans notre pays. Néanmoins, les deux hommes relativisent : « un rédacteur en chef qui vous dit qu’il ne subit pas de pressions vous ment » affirme le rédacteur en chef de La Libre. Ce qui ne veut toutefois pas dire que les journalistes cèdent nécessairement aux critiques : la manière d’y répondre constitue un exercice d’équilibriste.

Pour Dorian de Meeûs, il faut parfois entendre certaines critiques : « un homme politique peut estimer justifié que vous couvriez une matière de manière malhonnête, partiale, engagée. » Pour Didier D’Artois, ces difficultés font tout simplement partie de la vie des journalistes : « il faut toujours réfléchir au “pourquoi”, à la raison pour laquelle un informateur veut diffuser certaines informations. On a parfois tout intérêt à en diffuser certaines, mais en gardant notre distance journalistique, ce qui peut parfois aller à l’encontre de ce que l’informateur souhaite. Il peut y avoir des tensions, et parfois cela peut se transformer en pressions ».

Si pressions il y a, pas question de modifier ou supprimer des informations peu valorisantes, et tant pis si cela ne plait pas au politique. Didier Dartois nous explique d’ailleurs un cas de pression concret et assez inédit : celui de Bart de Wever, président de la NV-A.

Fixer ses propres limites

Mais malgré cette position très favorable, tous les journalistes belges ne traiteront pas un sujet de la même manière en fonction du média auquel ils appartiennent. En cause : l’histoire même de chaque titre, qui influence directement leur ligne éditoriale.

Au Soir, l’indépendance idéologique et politique figure dans l’ADN du journal jusque dans la personnalité de ses journalistes : « certains ont des opinions très tranchées », constate Didier Dartois. « Il y a des débats très profonds sur la manière dont on traite les sujets. On est très progressistes sur certains sujets comme l’euthanasie, l’avortement, les droits des homosexuels… Il n’y a pas de ligne politique : dans la rédaction, on écoute tout le monde ».

A La Libre en revanche, Dorian de Meeûs reconnaît une certaine persistance des racines religieuses du journal. Cependant, si La Libre défend certains points de vue politiques plutôt que d’autres, Dorian de Meeûs tempère : son journal ne défend par exemple pas toutes les réformes de l’actuel gouvernement.

Mais la véritable menace sur la liberté des journalistes belges, et plus largement occidentaux, est économique. Actuellement, la presse écrite bénéficie de deux sources de financement : les lecteurs, mais aussi les annonceurs, c’est-à-dire des marques qui échangent de l’argent contre un espace publicitaire sur une ou deux pages du journal. Mais depuis quelques années, la crise frappe la presse de plein fouet : le public achète de moins en moins de journaux pour se tourner vers de l’information en ligne, et les recettes publicitaires de la presse s’érodent. Pour Didier D’Artois, « La presse restera libre tant qu’elle sera économiquement indépendante » : parce que pour continuer à exercer ses activités dans les meilleures conditions possibles, il n’y a pas de secret, il faut de l’argent.

Demander davantage d’aides au niveau politique ? Pas question pour le secrétaire général du Soir : « actuellement, l’aide à la presse représente 0,5% de nos revenus, c’est-à-dire quasiment rien. Et c’est très bien comme cela. Si les finances publiques devenaient trop importantes, le pouvoir pourrait davantage commencer à dicter sa parole et cela pourrait carrément remettre en cause l’indépendance des médias ».

Alors, comme l’explique Dorian de Meeûs pour compenser les pertes de la vente, la dépendance envers les annonceurs s’accroît, et le risque de les perdre, aussi. « Nous ne sommes pas neutres pour deux raisons : d’une part on sait des choses qu’on ne peut pas forcément écrire parce cela relève de la stratégie business du groupe […] et d’autre part, si l’on couvre des négociations de manière trop subjective, nous risquons d’être accusés d’utiliser les médias pour influencer des négociations ».

L’appartenance à un groupe média plus large, qui possède d’autres activités que celles liées au journalisme, aide les journaux à maintenir la tête hors de l’eau. Mais cette position devient compliquée quand son propre groupe se retrouve au cœur d’une polémique. La consigne dans une telle situation : rester le plus factuel possible. Une situation vécue par les journaux de L’Avenir en 2017, mais aussi, de manière plus anecdotique, par Le Soir.

« Battez-vous pour une presse indépendante ! »

Pour Didier Dartois, que les pressions soient économiques ou politiques, le mot d’ordre reste le même : se battre pour une presse indépendante, plus encore aujourd’hui qu’hier. En cause, l’évolution du paysage politique et la montée des populismes.

En quittant les journalistes interrogés, notre binôme belgo-marocain tente de faire le bilan de ce qui a été dit. Si au Maroc la censure est à peine camouflée, en Belgique, il s’agirait plutôt d’une forme d’autocensure, à peine prononcée, mais pourtant bien consciente d’elle-même. Comme l’a montré cet article, les journalistes s’accommodent parfois de certaines contraintes, de certaines restrictions, mais ils clament en même temps l’importance cruciale d’une presse libre et indépendante pour la démocratie. Ne jamais baisser la garde.

 

Du 21 au 28 avril 2018, une partie de notre rédaction était à Rabat, capitale administrative du Maroc. Depuis l’Institut Supérieur de l’Information et de la Communication (ISIC), et pour la seconde année consécutive, nos reporters ont collaboré avec des étudiants marocains le temps d’une semaine. Objectifs : découvrir la réalité de l’autre, interroger la société marocaine depuis un point de vue belge, et inversement. A l’occasion de ce “match aller”, nous avons décidé de vous parler l’art underground. L’art est ici envisagé comme un vecteur d’expression, un moyen d’approcher le Maroc contemporain, complexe et multiple.

Après ce déplacement à Rabat, a eu lieu le “match retour” à Bruxelles. Dans une démarche similaire, les étudiants marocains sont venus à Bruxelles pour interroger la société belge. Du 8 au 12 mai, aux côtés d’étudiants belges, ils ont réalisé des reportages au sein de la rédaction du BBB. Ils sont partis à la découverte de Bruxelles et des Bruxellois. Tous leurs articles sont à lire sur notre site et nos réseaux sociaux.

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